Quid?

Comme pour beaucoup des gens, le grenier est l’endroit où j’entasse, avec seulement assez d’ordre pour me donner bonne conscience, tous les objets dont je n’ai pas ou plus l’usage dans la vie de tous les jours mais dont cependant je ne désire pas me débarrasser.

Ce grenier virtuel joue à peu près le même rôle. On y trouvera donc tous les objets qui ne me paraissent pas dignes de figurer au salon mais qui cependant me semblent suffisamment intéressants pour être conservés et, qui sais ? pour être montré aux amateurs de curiosités.

Mais encore ? Des idées que je n’ai pas eu le temps ou le désir d’approfondir, des citations qui me paraissent donner à penser, des images, des réflexions plus ou moins décousues sur des sujets plus ou moins sérieux, bref un bric à brac sans prétention mais peut-être pas totalement dénué d’intérêt. Aux curieux de se faire leur idée.

Mais attention à la poussière, et, pour ne point être déçu, n’oubliez pas que si les greniers peuvent recéler leur lot de bonnes surprises ils ne sont pas habituellement l’endroit où l’on dissimule ses possessions les plus précieuses.

Bonne fouille.

vendredi 8 juin 2012

Eloge du préjugé




Dans In the air, George Clooney, qui passe son temps dans les aéroports, dit à peu près à sa jeune collègue, au moment d’effectuer les formalités pour l’embarquement (je cite de mémoire) : « Toujours se placer derrière des asiatiques. Ils sont très organisés, ça va plus vite ». La jeune femme se récrie : « mais c’est du racisme ! », et Clooney de répliquer : « Je fais comme ma grand-mère, je fonctionne par stéréotype, ça gagne du temps. »
J’aurais pu m’en tenir là, ou simplement rajouter qu’un préjugé (on appelle parfois ça aujourd'hui un amalgame) n’est le plus souvent qu’une vérité statistique, mais comme mon abnégation est sans borne, je vous livre en plus une véritable défense philosophique du préjugé, ce pelé, ce galeux d’où venait tout leur mal.
Et pourquoi, me direz-vous, ai-je choisi de l’illustrer avec une photographie de qui vous savez, au mépris du bon goût le plus élémentaire? Ah, réfléchissez un peu, je ne vais quand même pas tout vous dire. Ce serait beaucoup moins amusant.


« Vous voyez, Monsieur, que dans ce siècle de lumières, je ne crains pas d’avouer que chez la plupart d’entre nous les sentiments sont restés à l’état de nature ; qu’au lieu de secouer tous les vieux préjugés, nous y tenons au contraire tendrement ; et j’ajouterais même, pour notre plus grande honte, que nous les chérissons parce que ce sont des préjugés - et que plus longtemps ces préjugés ont régné, plus ils se sont répandus, plus nous les aimons. C’est que nous craignons d’exposer l’homme à vivre et à commercer avec ses semblables en ne disposant que de son propre fonds de raison, et cela parce que nous soupçonnons qu’en chacun ce fonds est petit, et que les hommes feraient mieux d’avoir recours, pour les guider à la banque générale et au capital constitué des nations et des siècles. Beaucoup de nos penseurs, au lieu de mettre au rebut les préjugés communs, emploient toute leur sagacité à découvrir la sagesse cachée qu’ils renferment. S’ils parviennent à leur but, et rarement ils le manquent, ils estiment qu’il vaut mieux garder le préjugé avec ce qu’il contient de raison que de se défaire de l’enveloppe pour ne garder que la raison toute nue ; et cela parce qu’un préjugé donne à la raison qu’il contient le motif qui fait sa force agissante et l’attrait qui assure sa permanence. En cas d’urgence le préjugé est toujours prêt à servir ; il a déjà déterminé l’esprit à ne s’écarter jamais de la voie de la sagesse et de la vertu, si bien qu’au moment de la décision, l’homme n’est pas abandonné à l’hésitation, travaillé par le doute et la perplexité. Le préjugé fait de la vertu une habitude et non une suite d’actions isolées. Par le préjugé fondé en raison, le devoir entre dans la nature de l’homme.
Sur ces questions, vos hommes de lettres et vos politiques sont d’un avis tout à fait différent, de même que chez nous tout le clan des esprits éclairés. Ils n’ont aucun respect pour la sagesse des autres ; mais en compensation ils font à la leur une confiance sans bornes. Il leur suffit toujours d’un seul motif pour détruire un ordre de choses ancien, c’est son ancienneté même. Quant à ce qui est nouveau, ils n’éprouvent aucune inquiétude au sujet de la durée d’un bâtiment construit à la hâte ; parce que la durée n’est d’aucune conséquence pour ceux qui estiment que rien ou presque rien ne s’est fait avant leur temps, et qui placent toutes leurs espérances dans l’innovation. Comme ils pensent très systématiquement que tout ce qui peut assurer quelque perpétuité est nuisible, ils ont déclaré une guerre inexpiable à toutes les institutions. Ils croient que les types de gouvernement peuvent varier comme la mode, sans que cela tire plus à conséquence ; et qu’il n’est nul besoin pour attacher les hommes à la constitution de leur pays, d’un autre principe que la commodité du moment. Ils semblent persuadé que le pacte entre le peuple et ses magistrats a ceci de singulier qu’il n’engage que le magistrat, sans condition de réciprocité : aussi la majesté du peuple est-elle en droit de dissoudre ledit pacte sans autre motif que sa volonté. Même leur attachement à leur pays n’existe qu’autant qu’il se rencontre avec tels de leurs projets flottants ; chez eux le patriotisme commence et finit avec le système politique qui s’accorde avec leur opinion du moment. » (Edmund Burke, Réflexions sur la Révolution française)

11 commentaires:

  1. Comment Burke a t-il pu connaître les mêmes gauchistes que nous ? c'est étonnant.
    A moins que les humains ne passent leur temps à répéter les même erreurs...ce qui serait diabolique !
    Merci Aristide de m'avoir fait découvrir ce texte remarquable.

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    1. C'est que, chère Dixie, il y a une parenté certaine entre les gauchistes dont parle Burke et le camarade Mélenchon. Ce n'est pas sans raison qu'il se revendique des sans-culottes et de 1793.

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  2. Le français ne lisant ps plus d un livre par an, il ne risque pas de découvrir l’intéressante lecture d'un ouvrage d' un Edmond Burke, les staliniens ont de beaux jours devant eux.

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  3. Il n'y a pas un mot à changer à ce texte magnifique par le fond et la forme.

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  4. Sauf que chez nous, c'est plutôt le peuple qu'il convient de dissoudre, lorsqu'il ne plaît pas aux magistrats (du SM).

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    1. Le processus est en bonne voie.

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    2. Et pendant que j'y pense : vous serait-il possible de prendre un pseudonyme la prochaine fois? Merci.

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  5. Je confesse humblement que j'ai un préjugé très négatif à l'égard des communistes braillards.

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    1. C'est parce que vos sentiments sont restés à l'état de nature. C'est très bien.

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  6. Melenchon n'aime pas perdre

    http://www.bfmtv.com/jean-luc-melenchon-tendu-apres-sa-defaite-actu28962.html

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  7. Visiblement, citer Burke est assurément la marque des grands esprits. J'avais fait un billet en décembre 2009 dans lequel était reproduit ce passage précis.

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