Quid?

Comme pour beaucoup des gens, le grenier est l’endroit où j’entasse, avec seulement assez d’ordre pour me donner bonne conscience, tous les objets dont je n’ai pas ou plus l’usage dans la vie de tous les jours mais dont cependant je ne désire pas me débarrasser.

Ce grenier virtuel joue à peu près le même rôle. On y trouvera donc tous les objets qui ne me paraissent pas dignes de figurer au salon mais qui cependant me semblent suffisamment intéressants pour être conservés et, qui sais ? pour être montré aux amateurs de curiosités.

Mais encore ? Des idées que je n’ai pas eu le temps ou le désir d’approfondir, des citations qui me paraissent donner à penser, des images, des réflexions plus ou moins décousues sur des sujets plus ou moins sérieux, bref un bric à brac sans prétention mais peut-être pas totalement dénué d’intérêt. Aux curieux de se faire leur idée.

Mais attention à la poussière, et, pour ne point être déçu, n’oubliez pas que si les greniers peuvent recéler leur lot de bonnes surprises ils ne sont pas habituellement l’endroit où l’on dissimule ses possessions les plus précieuses.

Bonne fouille.

mercredi 5 septembre 2012

La Russie en 1839 (1)


 
En 1839, le marquis Astolphe de Custine fit un voyage en Russie dont il tira, quelques années plus tard, un livre qui lui valut une célébrité immédiate. Custine y décrivait sans fard la Russie tsariste, et le moins que l’on puisse dire est que ce qu’il y avait vu ne l’avait pas particulièrement enthousiasmé. Misère, saleté repoussante, superstition, brutalité des mœurs et du gouvernement, le tout à peine dissimulé par un vernis de civilisation empruntée à l’Europe, tel apparait l’empire des tsars dans le livre de Custine, et l’on comprend sans peine que la publication de celui-ci ait été interdite par Nicolas 1er.
Custine a parfois été comparé à Tocqueville, autre voyageur devenu fort célèbre pour avoir décrit ce qu’il avait vu de l’autre côté de l’Atlantique. La comparaison n’est pas entièrement pertinente, car Custine n’a pas la profondeur d’observation et la cohérence intellectuelle de l’auteur de La démocratie en Amérique, mais son livre n’en reste pas moins un témoignage précieux et, par certains aspects, prophétique, que gagneront à lire tous ceux qui s’intéressent à la Russie, et pas seulement à la Russie tsariste.
Dans l’extrait suivant, Custine décrit la reconstruction du palais d’Hiver de Saint Petersburg après l’incendie qui l’avait ravagé en 1837. Selon l’ordre de l’empereur Nicolas 1er, le palais devait être rebâti en un an. Ceux qui ont pu mesurer avec leurs yeux et, surtout, avec leurs pieds, l’immensité de l’édifice, apprécieront le caractère titanesque de l’effort exigé.


« Le but a été atteint, car en un an ce palais est sorti de ses cendres, et c’est le plus grand, je crois, qui existe : il équivaut au Louvre et aux Tuileries réunis.
Pour que le travail fut terminé à l’époque désignée par l’empereur, il a fallu des efforts inouïs ; on a continué les ouvrages intérieurs pendant les grandes gelées ; six milles ouvriers étaient continuellement à l’œuvre ; il en mourrait chaque jour un nombre considérable, mais les victimes étaient à l’instant remplacées par d’autres champions qui couvraient les vides pour périr à leur tour sur cette brèche inglorieuse, les morts ne paraissaient pas. Et le seul but de tant de sacrifices étaient de justifier le caprice d’un homme ! Chez les peuples naturellement, c’est-à-dire anciennement civilisés, on n’expose la vie des hommes que pour des intérêts communs, et dont presque tout le monde reconnait la gravité. Mais combien de générations de souverains n’a pas corrompues l’exemple de Pierre 1er !
Pendant des froids de vingt-six à trente degrés, six mille martyrs obscurs, martyrs sans mérite, martyrs d’une obéissance involontaire, car cette vertu est innée et forcée chez les Russes, étaient enfermés dans des salles chauffées à trente degrés, afin d’en sécher plus vite les murailles. Ainsi ces malheureux subissaient, en entrant et en sortant de ce séjour de mort, devenu grâce à leur sacrifice, l’asile des vanités, de la magnificence et du plaisir, une différence de température de cinquante à soixante degrés.
Les travaux des mines de l’Oural sont moins contraires à la vie ; pourtant les ouvriers employés à Petersburg n’étaient pas des malfaiteurs. On m’a conté que ceux de ces infortunés qui peignaient l’intérieur des salles les plus chauffées étaient obligés de mettre sur leur tête des espèces de bonnets de glace, afin de pouvoir conserver l’usage de leurs sens sous la température brûlante qu’ils étaient condamnés à supporter pendant tout le temps de leur travail. On voudrait nous dégoûter des arts, de la dorure, du luxe et de toutes les pompes des cours, qu’on n’y pourrait travailler d’une manière plus efficace. Néanmoins le souverain était appelé Père par tant d’hommes immolés sous ses yeux dans un but de pure vanité impériale.
(...)
Aujourd’hui vous entendez, soit à Paris, soit en Russie, nombre de Russes s’extasier sur les prodigieux effets de la parole de l’empereur ; et tout en s’enorgueillissant des résultats, pas un ne s’apitoiera sur les moyens. La paroles du czar est créatrice, disent-ils. Oui, elle anime les pierres mais c’est en tuant les hommes. Malgré cette petite restriction, tous les Russes sont fiers de pouvoir nous dire : « vous le voyez, chez vous on délibère trois ans sur les moyens de rebâtir une salle de spectacle, tandis que notre empereur relève en un an le plus grand palais de l’univers » ; et ce puéril triomphe ne leur parait pas payé trop cher par la mort de quelques chétifs milliers d’ouvriers sacrifiés à cette souveraine impatience, à cette fantaisie impériale qui devient, pour me servir des pluriels à la mode, une des gloires nationales. Et cependant, moi Français, je ne vois là qu’une pédanterie inhumaine. Mais, d’un bout de cet immense empire à l’autre, pas une protestation ne s’élève contre les orgies de la souveraineté absolue.
Peuple et gouvernement, ici tout est à l’unisson : les Russes ne renonceraient pas aux merveilles de volonté dont ils sont témoins, complices et victimes, quand il s’agirait de ressusciter tous les esclaves qu’elles ont coûté. Toutefois, ce qui me surprend, ce n’est pas qu’un homme, nourri dans l’idolâtrie de lui-même, un homme qualifié de tout-puissant par soixante millions d’hommes ou de presque hommes, entreprenne et mette à fin de telles choses ; c’est que, parmi les voix qui racontent ces choses à la gloire de cet homme unique, pas une seule ne se sépare du chœur pour réclamer en faveur de l’humanité contre les miracles de l’autocratie. On peut dire des Russes, grands et petits, qu’ils sont ivres d’esclavage. »

1 commentaire:

  1. De nos jours le servage est différent mais il existe toujours même sous nos jolies contrées.

    Il en faudrait pas pousser certains socialistes à exiger autant de sacrifices pour la gloire de leur Élu.

    Je force peut être le trait mais parfois j'en doute.

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