Quid?

Comme pour beaucoup des gens, le grenier est l’endroit où j’entasse, avec seulement assez d’ordre pour me donner bonne conscience, tous les objets dont je n’ai pas ou plus l’usage dans la vie de tous les jours mais dont cependant je ne désire pas me débarrasser.

Ce grenier virtuel joue à peu près le même rôle. On y trouvera donc tous les objets qui ne me paraissent pas dignes de figurer au salon mais qui cependant me semblent suffisamment intéressants pour être conservés et, qui sais ? pour être montré aux amateurs de curiosités.

Mais encore ? Des idées que je n’ai pas eu le temps ou le désir d’approfondir, des citations qui me paraissent donner à penser, des images, des réflexions plus ou moins décousues sur des sujets plus ou moins sérieux, bref un bric à brac sans prétention mais peut-être pas totalement dénué d’intérêt. Aux curieux de se faire leur idée.

Mais attention à la poussière, et, pour ne point être déçu, n’oubliez pas que si les greniers peuvent recéler leur lot de bonnes surprises ils ne sont pas habituellement l’endroit où l’on dissimule ses possessions les plus précieuses.

Bonne fouille.

vendredi 5 octobre 2012

La Russie en 1839 (4)





Les rapports du paysan avec le possesseur de la terre ainsi qu’avec la patrie, c’est-à-dire l’empereur qui représente l’Etat, seraient un objet d’étude digne à lui seul d’un long séjour dans l’intérieur de la Russie.
Dans beaucoup de parties de l’empire, les paysans croient qu’ils appartiennent à la terre, condition d’existence qui leur paraît naturelle, tandis qu’ils ont de la peine à comprendre comment des hommes sont la propriété d’un homme. Dans beaucoup d’autres contrées les paysans pensent que la terre leur appartient. Ceux-ci sont les plus heureux, s’ils ne sont les plus soumis des esclaves.
Il y en a qui, lorsqu’on les met en vente, envoient au loin prier un maître dont la réputation de bonté est venue jusqu’à eux, de les acheter, eux, leur terre, leurs enfants et leurs bêtes, et si ce seigneur, célèbre parmi eux pour sa douceur (je ne dis pas pour sa justice, le sentiment de justice est inconnu en Russie, même parmi les hommes dénués de tout pouvoir), si ce seigneur désirable n’a pas d’argent, ils lui en donnent afin d’être sûrs qu’ils n’appartiendront qu’à lui. Alors le bon seigneur, pour contenter ses nouveaux paysans, les achète de leurs propres deniers et les accepte comme serfs ; puis il les exempte d’impôts pendant un certain nombre d’années, les dédommageant ainsi du prix de leurs personnes qu’ils lui ont payé d’avance, en acquittant pour lui la somme qui représente la valeur du domaine dont ils dépendent, et dont ils l’ont, pour ainsi dire, forcé de devenir propriétaire. Voilà comment le serf opulent met le seigneur pauvre en état de le posséder à perpétuité, lui et ses descendants. Heureux de lui appartenir et à sa postérité, pour échapper par là au joug d’un maître inconnu, ou d’un seigneur réputé méchant. Vous voyez que la sphère de leur ambition n’est pas encore bien grande.
Le plus grand malheur qui puisse arriver à ces hommes-plantes, c’est de voir leur sol natal vendu : on les vend toujours avec la glèbe à laquelle ils sont toujours attachés ; le seul avantage réel qu’ils aient retiré jusqu’ici de l’adoucissement des lois modernes, c’est qu’on ne peut plus vendre l’homme sans la terre. Encore cette défense est-elle éludée par des moyens connus de tout le monde : ainsi au lieu de vendre une terre entière avec ses paysans, on vend quelques arpents et cent et deux cents hommes par arpent [un arpent équivaut à peu près à 71 mètres]. Si l’autorité apprend cette escobarderie, elle sévit ; mais elle a rarement l’occasion d’intervenir, car entre le délit et la justice suprême, c’est-à-dire l’empereur, il y a tout un monde de gens intéressés à perpétuer et à dissimuler les abus...

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