Quid?

Comme pour beaucoup des gens, le grenier est l’endroit où j’entasse, avec seulement assez d’ordre pour me donner bonne conscience, tous les objets dont je n’ai pas ou plus l’usage dans la vie de tous les jours mais dont cependant je ne désire pas me débarrasser.

Ce grenier virtuel joue à peu près le même rôle. On y trouvera donc tous les objets qui ne me paraissent pas dignes de figurer au salon mais qui cependant me semblent suffisamment intéressants pour être conservés et, qui sais ? pour être montré aux amateurs de curiosités.

Mais encore ? Des idées que je n’ai pas eu le temps ou le désir d’approfondir, des citations qui me paraissent donner à penser, des images, des réflexions plus ou moins décousues sur des sujets plus ou moins sérieux, bref un bric à brac sans prétention mais peut-être pas totalement dénué d’intérêt. Aux curieux de se faire leur idée.

Mais attention à la poussière, et, pour ne point être déçu, n’oubliez pas que si les greniers peuvent recéler leur lot de bonnes surprises ils ne sont pas habituellement l’endroit où l’on dissimule ses possessions les plus précieuses.

Bonne fouille.

lundi 3 décembre 2012

Moeurs du Grand Siècle (1)





Louis Joseph de Bourbon, duc de Vendôme, fut l’un des grands généraux de Louis XIV, mais il fut aussi l’un des personnages les plus hauts en couleurs de cette cour qui n’en manquait pas. Le marquis d’Argenson disait de lui qu’il avait poussé le libertinage, la malpropreté et la paresse à un excès prodigieux.
Nous gémissons ou nous nous indignons sur les mœurs, les prébendes, la sottise et la malhonnêteté de notre classe politique, et nous n’avons que trop de raisons de le faire. Pourtant nous ne devons pas perdre de vue que le vice ne connait pas d’époque et qu’être gouverné par des sots bien nés n’est pas toujours un sort plus enviable que de subir les « élus de la  République ». Constatation désolante ou consolante selon le point de vue auquel on se place, mais en tous cas, je le crois, propre à nous donner une plus juste appréciation des limites de la politique et de la nature humaine.
Et puis Saint-Simon écrit si bien...

« A mesure que son rang s’éleva et que sa faveur augmenta, sa hauteur, son peu de ménagement, son opiniâtreté jusqu’à l’entêtement, tout cela crût à proportion, jusqu’à se rendre inutile toute espèce d’avis, et se rendre inaccessible qu’à un nombre très petit de familiers, et à ses valets. La louange, puis l’admiration, enfin l’adoration, furent le canal unique par lequel on pût approcher ce demi-dieu, qui soutenait des thèses ineptes sans que personne osât, non pas contredire, mais ne pas approuver. Il connut et abusa plus que personne de la bassesse du Français. Peu à peu il accoutuma les subalternes, puis de l’un à l’autre toute son armée, à ne l’appeler plus que Monseigneur et Votre Altesse. En moins de rien cette gangrène gagna jusqu’aux lieutenants généraux et aux gens les plus distingués, dont pas un, comme des moutons à l’exemple les uns des autres, n’osa plus lui parler autrement, et qui, l’usage ayant passé en droit, y auraient hasardé l’insulte si quelqu’un d’eux se fut avisé de lui parler autrement.
Ce qui est prodigieux à qui a connu le Roi galant aux dames une si longue partie de sa vie, dévot l’autre, souvent avec importunité pour autrui, et, dans toutes ces deux parties de sa vie, plein d’une juste, mais d’une singulière horreur pour tous les habitants de Sodome, et jusqu’au moindre soupçon de ce vice, Monsieur de Vendôme y fut plus salement plongé toute sa vie que personne, et si publiquement, que lui-même n’en faisait pas plus de façon que de la plus légère et de la plus ordinaire galanterie, sans que le Roi, qui l’avait toujours su, l’eût jamais trouvé mauvais, ni qu’il en eut été moins bien avec lui. Ce scandale le suivit toute sa vie à la cour, à Anet[1], aux armées. Ses valets et des officiers subalternes satisfirent toujours cet horrible goût, étaient connus pour tels, et comme tels étaient courtisés des familiers de M. de Vendôme et de ce qui voulait s’avancer auprès de lui. On a vu avec quelle audacieuse effronterie il fit publiquement le grand remède[2] par deux fois, pris congé pour l’aller faire, qu’il fut le premier qui l’ait osé, et que sa santé devint la nouvelle de la cour, et avec quelle bassesse elle y entra à l’exemple du Roi, qui n’aurait pas pardonné à un fils de France ce qu’il ménagea avec une faiblesse si étrange et si marquée pour Vendôme.
Sa paresse était à un point qui ne se peut concevoir : il a pensé être enlevé plus d’une fois pour s’être opiniâtré dans un logement plus commode mais trop éloigné, et risqué le succès de ses campagnes, donné même des avantages considérables à l’ennemi, pour ne se pouvoir résoudre à quitter un camp où il se trouvait logé à son aise. Il voyait peu à l’armée lui-même : il s’en fiait à ses familiers, que très souvent encore il n’en croyait pas. Sa journée, dont il ne pouvait troubler l’ordre ordinaire, ne lui permettait guère de faire autrement. Sa saleté était extrême ; il en tirait vanité : les sots le trouvaient un homme simple. Il était plein de chiens et de chiennes dans son lit, qui y faisaient leurs petits à ses côtés. Lui même ne s’y contraignait de rien. Une de ses thèses était que tout le monde en usait de même, mais n’avait pas la bonne foi d’en convenir comme lui ; il le soutint à jour à Mme la princesse de Conti, la plus propre personne du monde, et la plus recherchée dans sa propreté.
Il se levait assez tard à l’armée, se mettait sur sa chaise percée, y faisait ses lettres et y donnait ses ordres du matin. Qui avait affaire à lui, c’est-à-dire pour les officiers généraux et les gens distingués, c’était le temps de lui parler. Il avait accoutumé l’armée à cette infamie. Là il déjeunait à fond, et souvent avec deux ou trois familiers, rendait d’autant, soit en mangeant, soit en écoutant, ou en donnant ses ordres ; et toujours force spectateurs debout. Il faut passer ces honteux détails pour le bien connaitre. Il rendait beaucoup ; quand le bassin était plein à répandre, on le tirait et on le passait sous le nez de toute la compagnie pour l’aller vider, et souvent plus d’une fois. Les jours de barbe, le même bassin dans lequel il venait de se soulager, servait à lui faire la barbe. C’était une simplicité de mœurs, selon lui, digne des premiers Romains, et qui condamnait tout le faste et le superflu des autres. Tout cela fini, il s’habillait, puis jouait gros jeu au piquet ou à l’hombre ; ou, s’il fallait absolument monter à cheval pour quelque chose, c’en était le temps. L’ordre donné au retour, tout était fini chez lui. Il soupait avec ses familiers largement : il était grand mangeur, d’une gourmandise extraordinaire, ne se connaissait à aucun mets, aimait fort le poisson, et mieux le passé et souvent le puant que le bon. La table se prolongeait en thèses, en disputes, et, par dessus tout, louanges, éloges, hommages toute la journée et de toutes parts. Il n’aurait pardonné le moindre blâme à personne : il voulait passer pour le premier capitaine de son siècle, et parlait indécemment du prince Eugène, et de tous les autres ; la moindre contradiction eut été un crime. »


[1] Château proche de Dreux, propriété du duc de Vendôme
[2] Les sels de mercure, censés guérir la syphilis.

5 commentaires:

  1. On n'ose imaginer le duc de Vendôme au Sofitel....

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    1. A côté de lui, DSK n'est qu'un enfant de choeur.

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  2. J'ai fini, il a quelques temps un ouvrage sur Louix XIV intitulé "le Roi stratège"; il ne me semble pas que l'auteur est parlé de Vendôme pourtant il évoque Turenne, le Grand Condé.

    Mais à lire Saint Simon, c'était un drôle de zèbre de nos jours, il serait peut être élu à la présidence de la République, allez savoir!

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    1. On lui attribue plusieurs victoires significatives, comme celles de Cassano ou de Brihuega, et je crois me souvenir que Michelet en parle plutôt favorablement, du point de vue militaire s'entend.

      Le portrait n'est pas fini, attendez la suite...

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  3. Les deux batailles eurent durant la guerre de succession d' Espagne sur un front qui était à l'époque loin de Paris, Louis XIV accordait plus d' importance sur les provinces du Nord (Flandre,Artois) ou en Allemagne.

    Mais je chipote.

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