Quid?

Comme pour beaucoup des gens, le grenier est l’endroit où j’entasse, avec seulement assez d’ordre pour me donner bonne conscience, tous les objets dont je n’ai pas ou plus l’usage dans la vie de tous les jours mais dont cependant je ne désire pas me débarrasser.

Ce grenier virtuel joue à peu près le même rôle. On y trouvera donc tous les objets qui ne me paraissent pas dignes de figurer au salon mais qui cependant me semblent suffisamment intéressants pour être conservés et, qui sais ? pour être montré aux amateurs de curiosités.

Mais encore ? Des idées que je n’ai pas eu le temps ou le désir d’approfondir, des citations qui me paraissent donner à penser, des images, des réflexions plus ou moins décousues sur des sujets plus ou moins sérieux, bref un bric à brac sans prétention mais peut-être pas totalement dénué d’intérêt. Aux curieux de se faire leur idée.

Mais attention à la poussière, et, pour ne point être déçu, n’oubliez pas que si les greniers peuvent recéler leur lot de bonnes surprises ils ne sont pas habituellement l’endroit où l’on dissimule ses possessions les plus précieuses.

Bonne fouille.

samedi 29 décembre 2012

Une réunion du Front de Gauche en 1848




Février 1848, Louis-Philippe vient d’être chassé par l’émeute parisienne, la deuxième République est proclamée. Quelques semaines plus tard ont lieu les élections à l’Assemblée Nationale. Frédéric, le « héros » de L’éducation sentimentale, « homme de toutes les faiblesses », se laisse persuader qu’il pourrait y être élu. Mais pour y parvenir il a besoin d’être recommandé aux électeurs de sa circonscription par un club politique de la capitale. Le tout est donc de trouver un club qui veuille bien parrainer sa candidature...

Mais Dussardier se mit en recherche, et lui annonça qu’il existait, rue Saint-Jacques, un club intitulé Le club de l’intelligence. Un nom pareil donnait bon espoir. D’ailleurs, il amènerait des amis.
(...)
Ils passèrent par une allée, puis furent introduits dans une grande pièce, à usage de menuisier sans doute, et dont les murs encore neufs sentaient le plâtre. Quatre quinquets accrochés parallèlement y faisaient une lumière désagréable. Sur une estrade, au fond, il y avait un bureau avec une sonnette, en dessous une table figurant la tribune, et de chaque côté deux autres plus basses, pour les secrétaires. L’auditoire qui garnissait les bancs était composé de vieux rapins, de pions, d’hommes de lettres inédits. Sur ces lignes de paletots à collets gras, on voyait de place en place le bonnet d’une femme ou le bourgeron d’un ouvrier. Le fond de la salle était même plein d’ouvriers, venus là, sans doute, par désœuvrement, ou qu’avaient introduits des orateurs pour se faire applaudir.
(...)
Il aperçut, devant lui, Pellerin à la tribune. L’artiste le prit de haut avec la foule.
- « Je voudrais savoir un peu où est le candidat de l’Art dans tout cela ? Moi, j’ai fait un tableau... »
- « Nous n’avons que faire des tableaux ! » dit brusquement un homme maigre, ayant des plaques rouges aux pommettes.
Pellerin se récria qu’on l’interrompait.
Mais l’autre, d’un ton tragique :
- « Est-ce que le gouvernement n’aurait pas dû déjà abolir, par un décret, la prostitution et la misère ? »
Et, cette parole lui ayant livré tout de suite la faveur du peuple, il tonna contre la corruption des grandes villes.
- « Honte et infamie ! On devrait happer les bourgeois au sortir de la Maison-d’or et leur cracher à la figure ! Au moins, si le gouvernement ne favorisait pas la débauche ! Mais les employés de l’octroi sont envers nos filles et nos sœurs d’une indécence !... »
Une voix proféra de loin :
- « C’est rigolo ! »
- « A la porte ! »
- « On tire de nous des contributions pour solder le libertinage ! Ainsi, les forts appointements d’acteur... »
- « A moi ! » s’écria Delmar.
Il bondit à la tribune, écarta tout le monde, prit sa pose ; et, déclarant qu’il méprisait d’aussi plates accusations, s’étendit sur la mission civilisatrice du comédien. Puisque le théâtre était le foyer de l’instruction nationale, il votait pour la réforme du théâtre ; et, d’abord, plus de directions, plus de privilèges ! 
- « Oui ! d’aucune sorte ! »
Le jeu de l’acteur échauffait la multitude, et des motions subversives se croisaient.
- « Plus d’académies ! Plus d’Institut ! »
- « Plus de missions ! »
- « Plus de baccalauréat ! »
- « A bas les grades universitaires ! »
- « Conservons les », dit Sénécal, « mais qu’ils soient conférés par le suffrage universel, par le Peuple, seul vrai juge ! »
Le plus utile, d’ailleurs, n’était pas cela. Il fallait d’abord passer le niveau sur la tête des riches ! Et il les représenta se gorgeant de crimes sous leurs plafonds dorés, tandis que les pauvres, se tordant de faim dans leurs galetas, cultivaient toutes les vertus. Les applaudissements devinrent si forts, qu’il s’interrompit. Pendant quelques minutes, il resta les paupières closes, la tête renversée et comme se berçant  sur cette colère qu’il soulevait.
Puis, il se remit à parler d’une façon dogmatique, en phrases impérieuses comme des lois. L’Etat devait s’emparer de la Banque et des Assurances. Les héritages seraient abolis. On établirait un fond social pour les travailleurs. Bien d’autres mesures étaient bonnes dans l’avenir. Celles-là, pour le moment, suffisaient ; et, revenant aux élections :
- « Il nous faut des citoyens purs, des hommes entièrement neufs ! Quelqu’un se présente-t-il ? »
Frédéric se leva.

8 commentaires:

  1. Ou bien Flaubert est des plus grands auteurs de science-fiction ou bien rien ne change jamais.
    Bonne année.

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    1. Le propre des grands écrivains, les vrais, est d'être en avance sur leur temps, de percevoir avec 50 ou 100 ans d'avance sur leurs contemporains les évolutions des moeurs et de la politique.
      Bonne année à vous aussi.

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  2. Je ne savais que Mélenchon était capable de voyager à travers le temps; là je suis scotché ou alors connaîtrait il l' uchronie.

    Je descends au salon , on peut causer bagnole.

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    1. Je ne sais pas si le camarade Mélenchon connait bien Flaubert, mais il me semble évident que Flaubert a bien connu le sieur Mélenchon.

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  3. Bonjour Aristide, je suis stupéfait de constater à quel point des faits datant de 1848 (en même temps ce n'est pas si loin sur l'échelle du temps) illustrent parfaitement l'essence de la gauche française de 2013. Surtout que des gauches, on en a pas qu'une. Fouyouyou, je ne saurai traduire quel sentiment j'éprouve devant tant de bêtises.
    Le pouvoir au peuple, d'accord, mais si le peuple est idiot, ça veut dire que la connerie gouverne.

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  4. ''Il nous faut des hommes neufs,des purs''
    Frédéric se leva...
    Le fumier!
    Il m'a pris mon job!

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    1. Non, non, il n'a pas été accepté. Vous pouvez encore postuler.

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