Quid?

Comme pour beaucoup des gens, le grenier est l’endroit où j’entasse, avec seulement assez d’ordre pour me donner bonne conscience, tous les objets dont je n’ai pas ou plus l’usage dans la vie de tous les jours mais dont cependant je ne désire pas me débarrasser.

Ce grenier virtuel joue à peu près le même rôle. On y trouvera donc tous les objets qui ne me paraissent pas dignes de figurer au salon mais qui cependant me semblent suffisamment intéressants pour être conservés et, qui sais ? pour être montré aux amateurs de curiosités.

Mais encore ? Des idées que je n’ai pas eu le temps ou le désir d’approfondir, des citations qui me paraissent donner à penser, des images, des réflexions plus ou moins décousues sur des sujets plus ou moins sérieux, bref un bric à brac sans prétention mais peut-être pas totalement dénué d’intérêt. Aux curieux de se faire leur idée.

Mais attention à la poussière, et, pour ne point être déçu, n’oubliez pas que si les greniers peuvent recéler leur lot de bonnes surprises ils ne sont pas habituellement l’endroit où l’on dissimule ses possessions les plus précieuses.

Bonne fouille.

jeudi 10 janvier 2013

La machine de Marly



En 1848, Tocqueville signalait à ses collègues députés que le socialisme naissant n'était pas sans analogies, sur certains points, avec l'Ancien Régime finissant. Observation destinée à l'évidence à faire rager les gauchistes de l'époque, mais néanmoins vraie. Si vous en doutez, lisez donc ce qui suit et remplacez simplement "la cour" par "l'Etat". Quant à la machine de Marly, je vous laisse trouver par vous même l'analogie.
Et même si la comparaison ne vous convainc pas, vous aurez du moins appris (je suppose) ce qu'était cette fameuse machine.

 
« En 1689, la France, attaquée par l’Europe, se regarde, et voit qu’au bout de dix années de paix elle est ruinée. Qui a fait cette ruine ? Deux choses qui arrivent au déclin des empires : le découragement général et la diminution du travail, la complication progressive de l’administration et des dépenses. Telle est la fin de l’empire romain. Ajoutez-y l’amputation énorme que la France vient de faire sur elle-même.
En 1661, à l’avènement de Colbert, il n’y avait qu’une cour, toute petite, et qui tenait dans Saint-Germain. Depuis 1670, Colbert fut condamné à faire ce monstrueux Versailles. Lorsque Louvois le remplace comme surintendant des bâtiments, c’est bien pis. On bâtit partout. Au lieu d’une cour, il y en a dix, et Versailles fait des petits.
Sans parler de Monsieur qui réside à Saint-Cloud, ni du Chantilly des Condé, tout le gracieux amphithéâtre qui couronne la Seine, se couvre de maisons royales. Le Dauphin maintenant est devenu un homme, et il a sa cour à Meudon. Les enfants naturels du roi, de La Vallière, de Montespan, fils et filles, reconnus, mariés, tiennent un grand état. Les Condé et les Orléans épousent ces filles de l’amour, les petites reines légitimées de France. Chacune devient un centre, a sa cour et ses courtisans. De Villers-Cotterêts à Chantilly ou à Anet, de Fontainebleau ou de Choisy à Sceaux, à Meudon, à Saint-Cloud de Rueil à Marly, à Saint-Germain, tout est palais, tout est Versailles.
Ainsi, de plus en plus, dans l’amaigrissement de la France, le centre monarchique va grossissant, se compliquant. Ce n’est plus un soleil, c’est tout un système solaire, où des astres nombreux gravitent autour de l’astre dominant.
Celui-ci pâlirait, si de nouveaux rayons ne lui venaient toujours. Versailles, que l’on croyait fini, va croissant, s’augmentant, comme par une végétation naturelle. Il pousse vers Paris des appendices énormes, vers la campagne l’élégant Trianon, les jardins de Clagny, l’intéressant asile de Saint-Cyr ; enfin ce qui est le plus grand dans cette grandeur, le Versailles souterrain, les prodigieux réservoirs, l’ensemble des canaux, de tuyaux qui les alimentent, le mystérieux labyrinthe de la cité des eaux.
Louvois, par son système d’employer le soldat, de le faire terrassier, maçon, put dépasser Colbert. Il gagea d’effacer le Pont-du-Gard et les œuvres de Rome, promit d’amener à Versailles toute une rivière, celle de l’Eure. Des régiments entiers périrent à ce travail malsain. On venait de bâtir pour eux les Invalides. Ils n’en eurent pas besoin. Un aqueduc de deux cents pieds de haut, l’aqueduc de Maintenon, inachevé et inutile, fut le monument funéraire des pauvres soldats immolés.
Mais rien n’exprima mieux cette terrible administration que la merveille de Marly. Merveille en opposition violente avec le paysage, un démenti à la nature. L’aimable caractère de la Seine, autour de Paris, c’est son indécision, son allure molle et paresseuse de libre voyageuse qui se soucie peu d’arriver. D’autant plus dur semblait son arrêt, à Marly. Là la main tyrannique de Colbert, de Louvois, de par le roi, la faisait prisonnière d’Etat, condamnée aux travaux forcés. Nulles galères de Toulon, avec leur gindre de forçats, n’étaient si fatigantes à voir et à entendre que l’appareil terrible où la pauvre rivière était contrainte de monter. Barrée par une digue, dans sa chute forcée, elle devait tourner quatorze roues immenses de soixante-douze pieds de haut. Ces grossières roues de bois avec des frottements étranges et des pertes de force énormes, mettaient en jeu soixante-quatorze pompes, qui buvaient la rivière, la montaient et la dégorgeaient à cent cinquante pieds de hauteur. De ce réservoir à mi-côte, par soixante-dix-neuf autres pompes, l’eau montait encore à cent soixante-quatorze pieds. Est-ce tout ? Non, soixante-dix-huit pompes, par un dernier effort, la poussaient au haut d’une tour, d’où un aqueduc de trente-six arcades, haut de soixante-neuf pieds, la menait enfin à Marly. Un appareil si compliqué, d’aspect énigmatique, qui couvrait la montagne dans une étendue de deux milles pieds, embarrassait l’esprit. Les grincements, les sifflements des ces rouages difficiles et souvent mal d’accord, c’était un sabbat, un supplice. L’ensemble, si on le saisissait, était celui d’un monstre, mais d’un monstre asthmatique qui n’aspire et respire qu’avec le plus cruel effort. Quel résultat ? petit, un simple amusement, une cascade médiocre. »

Michelet, Histoire de France, tome XIV

7 commentaires:

  1. Bon, je me lance. Ce monstre asthmatique, c'est la fonction publique que le monde entier nous envie. J'ai bon ?

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    1. A vrai dire je pensais plutôt à la puissance publique en général, mais après tout pourquoi pas.
      Bon, mais dites moi, vous la connaissiez cette fameuse machine? Parce que moi je l'ai découverte chez Michelet, assez récemment. Jamais entendu parler avant.

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    2. Je pense que j'avais déjà croisé une mention de cette machine quelque part, peut-être en visitant Versailles. Mais je n'en connaissais ni le fonctionnement ni le créateur.

      Pour être franc, ces efforts colossaux pour les plaisirs du Roy ne me choquent pas tant que ça. Vous savez que, si je suis démocrate de tête et par résignation, de coeur et par poésie, en revanche...

      Somme toute, si dans tous les régimes possibles il faut raquer pour le bon plaisir des maîtres, j'aime autant que ce soit pour les fastes de la cour d'un demi-dieu, porteur du sang sacré d'une lignée de héros qui ont fait la France, que pour les lubies discutables d'un mec normal et de sa clique de médiocres.

      La réaction est mal barrée, avec des allumés comme moi.

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    3. Evidemment, présenté comme ça. Mais c'est un peu comme dire qu'il vaut mieux pour un enfant un couple homo bien sous tous rapports que des parents biologiques alcooliques et maltraitants. C'est vrai, mais peu pertinent :-)

      Disons que j'avais toujours eu dans l'idée qu'un roi digne de ce nom devait avant tout se soucier du bien de son peuple et que je trouve que Louis le quatorzième avait une tendance un peu fâcheuse a identifier son plaisir personnel et le bien dudit peuple. Entre autres choses.
      Du moins nous a-t-il laissé de belles choses qui passeront les siècles, ça je ne le conteste pas.

      Pendant que j'y pense, je prépare (enfin, quand j'aurais le temps) un billet sur la musique du moyen-âge. Cela vous intéressera peut-être.

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  2. "Disons que j'avais toujours eu dans l'idée qu'un roi digne de ce nom devait avant tout se soucier du bien de son peuple et que je trouve que Louis le quatorzième avait une tendance un peu fâcheuse a identifier son plaisir personnel et le bien dudit peuple. Entre autres choses."

    Sur le fond, je suis bien d'accord avec vous. D'ailleurs, mon copain La Varende n'aimait pas trop Louis XIV. L'un des reproches qu'il lui faisait, c'était justement la légitimation de ses bâtards : cela revenait à donner le mauvais exemple au pinacle du royaume et à saper la moralité public.

    Mais bon, au niveau du principe, le loyalisme ne se partage pas, et le roi, même imparfait, reste le roi.

    Je l'écris de manière purement théorique, bien sûr. Je ne crois pas beaucoup au monarchisme de raison. Je crains qu'on ne puisse pas justifier l'idée royale de manière entièrement rationnelle. Elle était fondée sur un ensemble de croyances qui ont du plomb dans l'aile.

    Et vous me permettrez d'ajouter : hélas.

    C'est une coquetterie mais j'y tiens.

    J'attends votre billet sur la musique du moyen âge avec impatience.

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  3. J'ai eu connaissance de cette machine par un reportage sur Versailles passé sur une chaîne du câble(National Géographic) à une heure de grande écoute c'est à dire vers 3 heures du matin, il en disait le plus grand bien et surtout décrivait la complexité de cette machine.

    De nos jours nos présidents de Conseil de Région sont bien dispendieux que certains Roi de France et je n'évoque même pas les présidents de la 5éme République avec leurs divers travaux pharaoniques comme la Bibliothèque François Mitterrand et surtout les sublimes Colonnes de Buren, quelle daube mais il parait que c'est de l'Art.

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    1. En dire le plus grand bien me parait difficile, du moins si l'on considère que le but premier d'une machine est de bien remplir le rôle pour lequel elle a été construite. Tout le monde s'accorde à dire que les résultats étaient décevants, pour le moins.
      Je ne sais pas si nos élus actuels sont plus dispendieux que ne l'étaient nos rois, en proportion de la richesse nationale. En ce qui concerne Louis XIV en tout cas, à la fin de son règne la France est exsangue et les finances publiques dans un état catastrophique. Mais il est vrai que au moins il avait du goût. Ce dont semblent hélas dépourvus nos dirigeants.

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