Quid?

Comme pour beaucoup des gens, le grenier est l’endroit où j’entasse, avec seulement assez d’ordre pour me donner bonne conscience, tous les objets dont je n’ai pas ou plus l’usage dans la vie de tous les jours mais dont cependant je ne désire pas me débarrasser.

Ce grenier virtuel joue à peu près le même rôle. On y trouvera donc tous les objets qui ne me paraissent pas dignes de figurer au salon mais qui cependant me semblent suffisamment intéressants pour être conservés et, qui sais ? pour être montré aux amateurs de curiosités.

Mais encore ? Des idées que je n’ai pas eu le temps ou le désir d’approfondir, des citations qui me paraissent donner à penser, des images, des réflexions plus ou moins décousues sur des sujets plus ou moins sérieux, bref un bric à brac sans prétention mais peut-être pas totalement dénué d’intérêt. Aux curieux de se faire leur idée.

Mais attention à la poussière, et, pour ne point être déçu, n’oubliez pas que si les greniers peuvent recéler leur lot de bonnes surprises ils ne sont pas habituellement l’endroit où l’on dissimule ses possessions les plus précieuses.

Bonne fouille.

dimanche 9 février 2014

Les délices d'une bonne oeuvre 2.0





Les aventures parisiennes de Nathalie Kosciusko-Morizet dans sa quête de la mairie de notre belle capitale – NKM prend le métro, NKM rend visite aux SDF, etc. – m’ont remis en mémoire cette courte nouvelle de Villiers-de-L’isle-Adam. Allez savoir pourquoi, je ne peux m’empêcher de penser à la diaphane Nathalie en la lisant. Il va sans dire, cependant, que la moralité (hum-hum) de cette histoire pourrait s’appliquer à bien d’autres femmes politiques, à droite comme à gauche.


Les Délices d’une bonne œuvre


Certes, s’il est malaisé d’accomplir le moindre bien, il est encore (l’ayant essayé) plus difficile de se soustraire soi-même au triste ridicule de s’en magnifier quelque peu, bon gré malgré soi, tout au fond de son esprit.
Un heureux destin nous jette, en passant, la chance de donner une petite aumône, oh ! si misérable, comparée à ce que nous gaspillons sans motif ! — de remplir une millième partie de notre plus strict devoir, alors que cela ne nous coûte aucune privation positive ou appréciable ; — cet honneur, immérité, de faire la plus petite aumône, enfin, nous est octroyé, — nous y condescendons presque toujours avec un effort (si léger qu’il soit) ! Et, même alors que noire vanité s’humilie de l’exiguïté de notre don, nous trouvons moyen de nous travestir, en l’offrant, jusqu’à prendre on ne sait quel air compoinct, on ne sait quelle mine apitoyée vraiment à mourir de rire, — et de nous en faire, obscurément, accroire sur notre « mérite » ! Et, ceci, alors que — si nous eussions même accompli tout notre devoir — ce serait à nous, au contraire, de remercier le pauvre de nous avoir fourni l’occasion de nous acquitter envers lui !
Bref, nous ne pouvons durant au moins quelques secondes d’attendrissement vague sur nous-mêmes oublier notre don, — et menteur qui le nie ! Nous sommes, presque tous, foncièrement, assez frivoles et assez vains pour que la première arrière-pensée qui s’éveille alors en nous, à notre insu, soit de nous dire : « Voici que j’ai donné une monnaie, dix sous, cinq francs, — à ce famélique, à ce mal vêtu (sous-entendu : qui est, par conséquent, mon inférieur !!), hé bien ! tout le monde n’est pas aussi GÉNÉREUX que moi. » Quelle burlesque hypocrisie ! quelle honte ! — La seule aumône méritant ce grand nom est celle que l’on effectue joyeusement, très vite, sans y songer ; — ou, si l’on ne peut s’exempter d’y songer, en demandant humblement pardon à Dieu, le rouge au front, de n’avoir offert qu’un aussi faible acompte. Car si l’aumône est commise avec ce mondain sentiment qui en extrait, pour nous, une sorte de piédestal où, Stylites anodins, nous nous juchons, en secret, non sans complaisance, — et que, grâce à telle circonstance ambiante, cette aumône tourne brusquement, en — par exemple — quelque farce macabre, il apparaîtra que cette aumône est, en réalité, si peu de chose qu’elle et la farce qui l’aura continuée sembleront, dans l’impression qui ressortira de leur ensemble, le tout naturel revers l’une de l’autre.
À Ville-d’Avray, par un clair soleil d’hiver, sur les quatre heures et demie d’une récente relevée, un brun mendiant, assez bien pris, même, en ses haillons, se tenait debout, — au coin de la grille ouvragée, grande ouverte, — à l’entrée d’une maison de plaisance aux persiennes fermées, dont il semblait l’inconscient factionnaire. La voûte prolongée du porche, derrière lui, aboutissait à des jardins : c’était en l’une des rues — à peu près désertes, à cette heure-là surtout ; — les villas étant closes depuis septembre.
La tête fatiguée de jeûnes, pâlie et profondément triste de ce nécessiteux prenait donc on ne sait quelles inflexions d’inespérance ; parfois, avec un soupir dont le souffle lui gonflait les narines comme des voiles, il élevait de grands regards, presque mystiques, vers les nuées du soir, — vers les mouvantes cuivreries solaires que déjà bleutait vaguement le crépuscule.
Autour de lui, par les frigidités aériennes, flottaient de lointaines odeurs de fleurs sèches, émanées des environs de cette localité champêtre, — et aussi saines de senteurs de paille et d’herbées, provenues, celles-ci, d’une assez épaisse litière de frais fourrages nouveaux, entassée au long du mur, près de lui, sous l’entrée même de la riante habitation.
Soudain, là-bas, au détour d’une buissonneuse venelle, apparut, s’engageant, à petits pas pressés, sur le terreau de la rue, — enfin, se hâtant, la voilette sur le minois et tout en fourrures sur velours, avec de menus frissons et les mains au manchonnet, — une jolie passante.
Une très jeune femme... tout simplement Mlle Diane L..., — si ressemblante à notre célèbre Mme T***, que, s’il faut en croire les dires, plusieurs d’entre les enthousiastes de la diva se seraient consolés, aux pieds mignons de ce féminin sosie, des rebelles austérités de l’étoile : en un mot, sa doublure d’amour, artiste aussi. — Pourquoi cette présence, là, ce soir ? — Oh ! de retour, sans doute, de quelque visite brève à sa villégiature quittée, — au sujet, peut-être, de tel objet oublié.... d’une futilité dont l’absence l’avait rendue nerveuse, là-bas, et qu’elle était venue, de Paris même, reprendre... ou telle autre chose de ce genre ; il n’importe.
En peu d’instants elle se trouva proche de l’indigent, qu’elle entrevit à peine, — assez, toutefois, pour qu’en une mélancolie elle tirât, d’un repli de soie perle du manchon, son porte-monnaie, car son petit cœur est aumônieux et compatissant. Du bout de sa main, gantée d’un très foncé violet, elle tendit une pièce de deux francs, en disant d’une voix polie, glacée et musicale :
— Voulez-vous accepter, s’il vous plaît, monsieur ?
À ces ingénues paroles, et tout ébloui de la salubre offrande, le candide pauvre balbutia :
— Madame... c’est que... ce n’est pas deux sous, c’est deux francs !
— Oui, je sais bien ! répondit en souriant, et se disposant à s’éloigner, la charmante bienfaitrice.
— Alors, madame, oh ! soyez bénie, oh ! du fond de mon cœur ! s’écria tout à coup, et les larmes aux yeux, le mendiant. Voyez-vous, depuis avant-hier, ma femme hélas ! ma pauvre chère femme et mes enfants n’ont rien mangé ! Ce que vous nous donnez, c’est la vie ! Oh! que vous êtes bonne, madame !
L’accent, l’élan de gratitude qui faisait haleter cette voix étaient si sincères, si poignants, que la jeune artiste se sentît remuée aussi et qu’une larme lui vint au bout des cils ! Elle pensait « Comme, avec peu de chose, on fait du bien ! »
— Tenez, reprit-elle tout émue, — puisque c’est comme ça, je vais vous donner encore cinq francs.
Sept francs ! À la fois ! À la campagne !... Un véritable spasme d’allégresse ferma les yeux du mendiant qui savoura, sans vaine parole, en soi-même, l’inattendu de celte aubaine. Inclinant le front, avec un délicat respect, sur le bout des doigts de Mlle L.. :
— Nous ne méritons pas... Ah ! si toutes étaient comme vous ! Ah ! vénérable jeune dame !
Attendrie en présence de cette détresse heureuse que son aumône avait calmée, l’exquise enfant laissa baiser humblement le bout de son gant parfumé ; puis, se dégageant doucement la main, elle rouvrit sa petite bourse.
— Ma foi, dit-elle, je n’ai qu’une pièce de dix francs ; tant mieux, prenez-la.
Cette fois, le gloussement d’un merci des plus inarticulés s’éteignit, à force d’émoi, dans la gorge du vagabond : il regardait la pièce d’or d’un air hébété ! Douze francs, d’un seul bloc, d’une seule rencontre ! Il était devenu grave. À l’idée évidente de sa femme et de ses enfants sauvés, sans doute, pour une quinzaine des horreurs du dénuement, l’honnête pauvre frémissait d’un si intense besoin d’actions de grâces qu’il ne savait plus comment les formuler ni comment les taire. La délicieuse artiste, se sentant devenue pour lui l’image même de la Charité, jouissait, intimement, de l’embarras presque sacré du malheureux et, les yeux au ciel, elle goûtait les secrètes ivresses de l’apothéose. Pour exalter encore, s’il se pouvait, le paroxysme du sensible indigent, elle murmura :
— Et j’enverrai quelque chose, de temps en temps, chez vous, mon ami !
Pour le coup, cette phrase, qui assurait une sorte de petit avenir à sa famille, le fit presque chanceler. Il ne trouvait rien à dire !! Son bonheur, d’une part, — et, d’autre part, son impuissance à prouver, à témoigner, par quelque acte héroïque, fût-ce au prix de ses jours, la sincérité de son effrénée reconnaissance, l’oppressaient jusqu’à la suffocation. En un transport dont il ne fut pas maître, il prit naïvement entre ses bras sa bienfaitrice, que ce mouvement irréfléchi ne pouvait froisser, puisqu’elle s’y sentait pure et devenue la vision d’un ange. En l’oubli de toute convenance, il l’embrassa maintes fois, éperdument, avec des cris de « Ma femme ! mes enfants ! » qui inspirèrent à la jeune artiste la conviction qu’elle pouvait doubler la Providence comme elle doublait Mme T***. Si bien que ni l’un ni l’autre, au fort du quiproquo de cette extase réflexe, ne se rendit compte que, par des transitions d’une brièveté vertigineuse, la belle Diane se trouvait à demi posée, à son insu, sur la litière agreste et que, maintenant, elle subissait — avec une stupeur qui lui dilatait les prunelles (mais le doute ne lui était plus permis) — la possessive étreinte de son trop expansif obligé, lequel, sous une rafale de baisers (oh ! bien sincères !) étouffait, sans même y prendre garde, toute exclamation d’appel, et ne cessait de lui entrecouper à l’oreille, en des sanglots célestes, ces mots pénétrés de ravissements :
— Oh ! merci pour ma pauvre femme !! Oh ! que vous êtes bonne !.. Oh ! merci pour mes pauvres enfants !
Quelques minutes après, un bruit de pas et de voix parvenu du dehors et s’approchant dans la rue jusque-là solitaire, ayant rendu, comme en sursaut, l’irresponsable Lovelace au sentiment de la réalité, la jeune artiste put se dégager d’un bond, s’échapper — et, déconcertée, défrisée, les joues roses, le sourcil froncé, se rajustant de son mieux, à la hâte, — reprendre le chemin de sa voisine villa, pour s’y remettre. En marchant, elle se jurait qu’à l’avenir — non seulement les dons offerts par sa main droite resteraient ignorés de sa main gauche et qu’elle ne jouerait plus les séraphins à douze francs la personne, — mais qu’elle saurait couper court aux premiers remerciements de ses chers besogneux.
Les voiles du soir s’épaississaient. À l’angle de sa route elle se retourna, tout effarée encore de cette aventure : un réverbère, en s’allumant, éclaira, près de la grille, la face brune, aux dents blanches, du mendiant... qui souriait dans l’ombre — et la suivait d’un long regard chargé d’une reconnaissance infinie !

4 commentaires:

  1. Décidément, les militants pro-avortement ne reculent devant aucune bassesse. C'est terrifiant !

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  2. Sur la photo, il s' agit vraiment de NKM, dommage que notre cher Bertrand, je' l'aurais bien vu( allongé ainsi de façon langoureuse, vêtu d'un simple drap, tout le Marais aurait été en émoi.

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    1. Il est vrai que Bertrand aurait sûrement été plus compréhensifs vis-à-vis des effusions de ses chers besogneux.

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