Quid?

Comme pour beaucoup des gens, le grenier est l’endroit où j’entasse, avec seulement assez d’ordre pour me donner bonne conscience, tous les objets dont je n’ai pas ou plus l’usage dans la vie de tous les jours mais dont cependant je ne désire pas me débarrasser.

Ce grenier virtuel joue à peu près le même rôle. On y trouvera donc tous les objets qui ne me paraissent pas dignes de figurer au salon mais qui cependant me semblent suffisamment intéressants pour être conservés et, qui sais ? pour être montré aux amateurs de curiosités.

Mais encore ? Des idées que je n’ai pas eu le temps ou le désir d’approfondir, des citations qui me paraissent donner à penser, des images, des réflexions plus ou moins décousues sur des sujets plus ou moins sérieux, bref un bric à brac sans prétention mais peut-être pas totalement dénué d’intérêt. Aux curieux de se faire leur idée.

Mais attention à la poussière, et, pour ne point être déçu, n’oubliez pas que si les greniers peuvent recéler leur lot de bonnes surprises ils ne sont pas habituellement l’endroit où l’on dissimule ses possessions les plus précieuses.

Bonne fouille.

mardi 11 mars 2014

Le secret de l'Eglise


Un assez mauvais tweet que j'ai commis récemment au sujet du "secret de l'Eglise" (mais je m'en repens, oh oui, si vous saviez comme je m'en repens) m'a remis en mémoire une nouvelle peu connue de Villiers de l'Isle Adam portant sur le même sujet, mais, cela va sans dire, infiniment meilleure que ma blague potache (et même pas originale, d'après ce que j'ai appris depuis - oh, oui, comme je me repens !). 
Je reconnais bien volontiers que Villiers de l'Isle Adam n'est qu'un auteur mineur, mais je n'ai jamais pu me déprendre d'une certaine tendresse pour lui, et je relis encore assez régulièrement certaines de ses nouvelles, que pourtant je connais à peu près par coeur. Celle qui suit ne fait pas nécessairement partie de mes préférées mais elle me semble néanmoins suffisamment recommandable pour que je vous la présente et pour que j'ai bonne espoir qu'elle vous agréera.
Bonne lecture.


L’enjeu




« Gare, dessous !... »
DICTION POPULAIRE.

En cette nuit de commencement d’automne, le vieil hôtel à jardins, demeure de la brune Maryelle, – tout à l’extrême du faubourg Saint-Honoré, – semblait endormi. Au premier étage, en effet, dans le salon soie cerise, les rideaux, long-tombants, des fenêtres vitragées – qui donnaient sur les allées sablées et le jet d’eau de la pelouse – interceptaient les clartés de l’intérieur.
Au fond de cette pièce, une large tapisserie Henri II, drapée sur une fleur de fer, laissait entrevoir, en une salle voisine, les blancheurs damassées d’une table en lumières, chargée encore de porcelaines à café, de fruits et de cristaux, – bien que l’on jouât depuis minuit, dans le salon.
Sous les deux touffes de feuilles d’argent, fleuries de lueurs, d’une couple de girandoles appliquées dans les tentures, deux « messieurs » du glacis le plus élégant, aux teints anglais, aux sourires distingués, aux airs bien pensants aux longs favoris fluides, proféraient le lys de leurs gilets vis-à-vis d’un écarté – que tenait, contre l’un d’eux, une sorte de jeune abbé brun, d’une pâleur naturelle très saisissante (on eût dit celle d’un mort) et d’une présence au moins équivoque, en ce séjour.
Non loin, Maryelle, en un déshabillé de mousseline dont s’avivaient ses yeux noirs, et des violettes au joint de son corsage où bougeait de la neige, versait, de temps à autre, du Roederer glacé en de longs verres légers, sur un guéridon, – sans cesser, pour cela, d’attiser de ses aspirantes lèvres, le feu d’une cigarette russe – que maintenait, annelée au petit doigt gauche, une fine pince de vermeil. – Sourieuse, aussi, parfois, des propos tièdes que – par sursauts et comme lanciné de discrets transports, – venait lui susurrer à l’oreille (en se penchant sur le perlé des épaules) l’invité oisif, – elle daignait répondre, monosyllabiquement.
Ensuite, c’était encore le silence, à peine troublé par le bruissement des cartes, de l’or poussé, des jetons de nacre et des billets, sur le tapis.
L’air, le mobilier, les étoffes, sentaient un peu de fade : une fluence de veloutines, l’âcre du tabac d’Orient, l’ébène des vastes miroirs, le vague des bougies, une idée d’iris.
Le joueur en soutane de drap fin, l’abbé Tussert, n’était autre que l’un de ces diacres sevrés de toute vocation, dont la pénible engeance tend, par bonheur, à disparaître. Rien, en lui, de ces petits abbés d’autrefois, que le bouffi de leurs joues rieuses a rendus, dans l’Histoire, presque véniels. Celui-ci, grand, taillé à la serpe, la face d’un ovale aux maxillaires saillants, était, vraiment, d’une espèce plus sombre. C’était au point qu’à de certains instants l’ombre d’un crime ignoré semblait foncer encore sa silhouette. Chez lui, le grain spécial du teint blafard indiquait des sens d’un sadisme froid. D’astucieuses lèvres pondéraient, en ce visage, l’énergie naïvement barbare des traits. Ses prunelles noiraudes, vindicatives, luisaient sous la carrure d’un front triste, aux sourcils rectilignes, et leur regard crépusculaire était comme natalement préoccupé ; souvent fixe. – Laminé par les controverses du séminaire, le timbre d’acier de sa voix avait acquis des inflexions mates qui en ouataient la dureté ; toutefois on sentait le poignard dans la gaine. Taciturne, – s’il parlait, c’était de haut et l’un des pouces presque toujours enfoncé dans son élégante ceinture à franges de soie. – Très demi-mondain, « lancé » comme s’il eût cherché à se fuir, – plutôt reçu qu’accepté, il est vrai, – on l’admettait, grâce à cette sorte de peur confuse, indéfinissable, que suggérait sa personne. D’aucuns (d’affreux malins, à rentes escroquées) l’invitaient, aussi, pour poivrer, s’il était possible, du clinquant de sa sacrilège présence, – du scandale, enfin, de son costume, – la banalité lamentable d’un souper de viveurs, – ce qui réussissait mal, car son aspect gênait, au fond, même en de tels milieux – (les déserteurs quelconques n’étant guère estimés des inquiets sceptiques modernes).
Au fait, ce costume, pourquoi le gardait-il ? Peut-être, s’étant mis à la mode sous cette robe, craignait-il, aujourd’hui, de se travestir d’une redingote qui eût compromis son « originalité » ?... Mais non !... C’est qu’il était trop tard ; il avait l’empreinte. Ses pareils, même en se laïcisant l’extérieur, ne sont-ils pas reconnaissables toujours ? On dirait que, de tous les vêtements qu’ils portent ensuite, transparaît l’invisible soutane de Nessus qu’ils ne peuvent plus s’arracher des épaules, ne l’eussent-ils endossée qu’une fois : on en perçoit l’absence. Et, lorsque, à l’instar d’un Renan, par exemple, ils jasent du Maître, leur juge, il semble, par intervalles, qu’au milieu d’on ne sait quelle VRAIE nuit, apparue, alors, tout au fond de leurs yeux, on entend, – au subit reflet d’une lanterne sourde et sous des feuillages d’oliviers, – claquer, sur la joue divine, le visqueux baiser de l’Euphémisme.
Maintenant, d’où provenait cet or qu’il extrayait, chaque jour, de sa poche noire ? Du jeu ? Soit. On glissait là-dessus sans approfondir, ne lui connaissant ni dettes, ni maîtresse, ni bonnes fortunes. – D’ailleurs, aujourd’hui !... Qu’importait ?... Chacun ses petites affaires !... Les femmes le traitaient d’homme « charmant » ; et c’était fini.
Tout à coup, Tussert, sur un refus de cartes, ployant son jeu :
– Je perds seize mille francs, ce soir ! dit-il.
– Vingt-cinq louis de revanche ? offrit le vicomte Le Glaïeul.
– Je ne propose ni accepte le jeu sur parole et je n’ai plus d’or sur moi, répondit Tussert. Toutefois, mon état m’a mis en possession d’un secret, – d’un grand secret, – que je me décide à risquer, si cela vous agrée, contre vos vingt-cinq louis, – en cinq points liés.
Après un assez légitime silence :
– Quel secret ?... demanda M. Le Glaïeul, à demi stupéfait.
– Mais, celui de l’ÉGLISE ! répliqua froidement Tussert.
Fut-ce l’intonation brève et, certes, peu mystificatrice de ce ténébreux viveur, ou la fatigue nerveuse de la nuit, ou les captieuses fumées dorées du Roederer, ou l’ensemble de ces choses, les deux invités et la rieuse Maryelle, elle-même, tressaillirent à ces mots : tous trois, en regardant l’énigmatique personnage, venaient d’éprouver la sensation que leur eût causée le dressement soudain d’une tête de serpent, entre les flambeaux.
– L’Église a tant de secrets, que je pourrais, au moins, vous demander lequel !... répondit, sans plus s’émouvoir, le vicomte Le Glaïeul ; mais vous me voyez médiocrement curieux de ces sortes de révélations. Concluons. J’ai trop gagné, ce soir, pour vous refuser ; donc, tenu, quand même ! Vingt-cinq louis, en cinq points liés, contre « le secret de l’ÉGLISE » !
Par une courtoisie d’homme « du monde », il ne voulut évidemment point ajouter : « ... qui ne nous intéresse pas ».
On reprit les cartes.
– L’abbé ! savez-vous bien qu’en ce moment vous avez l’air du – Diable ?... s’écria, d’un ton naïf, la tout aimable Maryelle, devenue presque pensive.
– L’enjeu, d’ailleurs, est d’une bizarrerie minime, pour les incrédules ! murmura, follement, l’invité oisif avec un de ces insignifiants sourires parisiens dont la sérénité ne tient même pas devant une salière renversée. – Le secret de l’Église ! Ah ! ah !... Ce doit être drôle.
Tussert le regarda :
– Vous en jugerez, si je perds encore, dit-il.
La partie commença, plus lente que les autres : une manche fut gagnée, d’abord, par... lui ; puis revanche perdue.
– La belle ! dit-il.
Chose très singulière : l’attention, – pimentée, au début, d’un semblant de superstition souriante, – était, par degrés insensibles, devenue intense : on eût dit qu’autour des joueurs l’air était saturé d’une solennité subtile ; – d’une inquiétude !... On tenait à gagner.
À deux points contre trois, le vicomte Le Glaïeul, ayant retourné le roi de coeur, eut, pour jeu, les quatre sept – et un huit neutre ; Tussert, ayant la quinte majeure de pique, hésita, joua d’autorité, par un mouvement de risque-tout, – et perdit, comme de raison. Le coup fut joué très vite.
Le diacre eut, pendant une seconde, une lueur de regard et le front crispé.
À présent, Maryelle considérait, insoucieusement, ses ongles roses ; le vicomte, d’un air distrait, examinait la nacre des jetons, sans questionner ; – l’invité oisif, se détournant, par contenance, entrouvrit (avec un tact qui tenait, vraiment, de l’Inspiration !) les rideaux de la croisée, auprès de lui.
Alors, à travers les arbres, apparut, pâlissant les bougies, l’aube livide, – le petit jour, dont le reflet rendit brusquement mortuaires les mains des jeunes hôtes du salon. Et le parfum de l’appartement sembla s’affadir, plus impur, d’un relent de plaisirs marchandés, de chairs à regret voluptueuses, – de lassitude ! – Et de très vagues, mais poignantes nuances passèrent sur les visages, dénonçant, d’une imperceptible estompe, les atteintes futures que l’âge réservait à chacun d’eux. Bien que l’on ne crût à rien, ici, qu’à des plaisirs fantômes, on se sentit, tout à coup, sonner si creux en cette existence, que le coup d’aile de la vieille Tristesse-du-Monde effleura, malgré eux, à l’improviste, ces faux amusés : en eux, c’était le vide, l’inespérance ; – on oubliait, on ne se souciait plus d’entendre... l’insolite secret... si, toutefois...
Mais le diacre s’était levé, glacial, tenant, déjà, son tricorne. – Après un coup d’oeil circulaire, officiel, sur ces trois vivants quelque peu interdits :
– Madame, et vous, messieurs, dit-il, puisse l’enjeu que j’ai perdu vous donner à songer !... Payons.
Et, regardant, avec une fixité froide, les brillants écouteurs, il prononça, d’une voix plus basse, – mais qui sonna comme un coup de glas, – cette damnable, cette fantastique parole :
– Le secret de l’Église ?... C’est... C’EST QU’IL N’Y A PAS DE « PURGATOIRE ».
Et, pendant que, ne sachant que penser, on le considérait, non sans un certain émoi, le diacre, ayant salué, se dirigea, tranquille, vers le seuil ; – après avoir montré, dans l’embrasure, sa face morne et blême, aux yeux baissés, il referma la porte sans aucun bruit.
Une fois seuls, on respira, délivré de ce spectre.
– Ce doit être inexact ! balbutia, candidement, la sentimentale Maryelle, encore impressionnée.
– Propos d’un décavé – pour ne pas dire d’un farceur qui ne sait de quoi il parle !... s’exclama Le Glaïeul, d’un ton de palefrenier qui a fait fortune. – Le Purgatoire, l’Enfer, le Paradis !... C’est du Moyen Âge, tout cela ! C’est de la blague !
– N’y pensons plus ! flûta l’autre gilet.
Mais, en cette mauvaise clarté de l’aube, le menaçant mensonge du jeune impie avait, quand même, porté ! – Tous trois étaient fort pâles. On but, avec de niais sourires forcés, un dernier verre de champagne...
Et, cette matinée-là, – de quelque pressante éloquence que se montrât l’invité oisif, – Maryelle, pénitente peut-être, refusa d’accéder à son « amour ».


Auguste de VILLIERS DE L’ISLE-ADAM,
Nouveaux contes cruels.

3 commentaires:

  1. "Villiers de l'Isle Adam n'est qu'un auteur mineur".

    Cette nouvelle fort sympathique ridiculise tout ce que j'ai pu lire de Flaubert, que certains s'efforcent d'ériger en numéro deux de la littérature française de tous les temps (ou quelque chose du genre).

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  2. Heureux que cette nouvelle vous ait plu. Néanmoins je ne peux partager votre jugement : il me semble que Flaubert est objectivement un auteur bien supérieur à Villiers-de-l'isle-Adam. Ce qui n'empêche pas que je lise le second beaucoup plus volontiers que le premier.

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  3. Vous feriez mieux de ne pas me lancer sur la possibilité d’un jugement esthétique objectif, cette question me hante trop.

    Flaubert a écrit des textes prometteurs dans sa jeunesse (je pense notamment à son Portrait de lord Byron), mais il resterait toujours pour moi l’auteur de Madame Bovary…Je me souviens encore de mon professeur de français, l’air amusé autant que désolé d’avoir à nous faire étudier ce…roman…

    La pire lecture de ma vie ! Même Zola, qui a souvent des pages lourdes et ennuyeuses, ne m’a pas autant répugné. Mais tout à fait mystérieusement Flaubert a encore une espèce d’aura qui justifie de sa survie dans le programme scolaire…

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