Quid?

Comme pour beaucoup des gens, le grenier est l’endroit où j’entasse, avec seulement assez d’ordre pour me donner bonne conscience, tous les objets dont je n’ai pas ou plus l’usage dans la vie de tous les jours mais dont cependant je ne désire pas me débarrasser.

Ce grenier virtuel joue à peu près le même rôle. On y trouvera donc tous les objets qui ne me paraissent pas dignes de figurer au salon mais qui cependant me semblent suffisamment intéressants pour être conservés et, qui sais ? pour être montré aux amateurs de curiosités.

Mais encore ? Des idées que je n’ai pas eu le temps ou le désir d’approfondir, des citations qui me paraissent donner à penser, des images, des réflexions plus ou moins décousues sur des sujets plus ou moins sérieux, bref un bric à brac sans prétention mais peut-être pas totalement dénué d’intérêt. Aux curieux de se faire leur idée.

Mais attention à la poussière, et, pour ne point être déçu, n’oubliez pas que si les greniers peuvent recéler leur lot de bonnes surprises ils ne sont pas habituellement l’endroit où l’on dissimule ses possessions les plus précieuses.

Bonne fouille.

mercredi 31 décembre 2014

Portrait de la militante féministe et socialiste





Elle était toujours vêtue de la même façon : paletot noir flottant et pourvu de grandes poches d’où sortaient toutes sortes de papiers, provenant de sa vaste correspondance ; et sous ce paletot dépassait une robe courte en étoffe quelconque. Le manque de longueur de cette modeste robe était le seul signe apparent que s’accordât Miss Birdseye pour faire comprendre qu’elle était une femme d’affaires, et qu’elle désirait ne pas se sentir d’entraves. Inutile de dire qu’elle faisait partie de la Ligue des Jupes Courtes ; car elle faisait partie de presque toutes les ligues existantes pour presque n’importe quoi. Ce qui ne l’empêchait pas d’être la plus désordonnée, brouillonne, illogique et raisonneuse des vieilles demoiselles ; sa charité, qui commençait par soi-même et ne s’arrêtait nulle part, n’avait d’égale que sa crédulité ; sa connaissance des hommes, loin de s’être développée au cours de ses cinquante années de zèle humanitaire, était encore plus limitée, si possible, que le jour où elle était partie en guerre contre les iniquités sociales.
Basil Ransom n’avait pas la moindre idée de ce que pouvait être une vie comme la sienne, mais elle lui apparut comme le vivant symbole d’une classe, tandis qu’une foule de militantes socialistes, de noms et d’anecdotes dont il avait entendu parler, venaient se grouper derrière elle. Elle donnait l’impression d’avoir passé tout son temps dans des meetings, des congrès, des réunions, des phalanstères, des « séances » ; on croyait voir encore sur son visage délavé le reflet des mauvais lumignons des salles de conférences ; sa manière de tenir la tête levée semblait une habitude prise en écoutant le conférencier, et en s’efforçant de trouver un souffle d’air dans cette atmosphère généralement confinée où s’élaborent les réformes sociales. Elle parlait sans arrêt, d’une voix fêlée, qui faisait songer à une sonnette dont on a trop longtemps tiré le fil de fer ; et quand Miss Chancelor lui expliqua qu’elle avait amené Mr. Ransom parce qu’il était très désireux d’entendre parler Mrs. Farrinder, elle tendit au jeune homme une fine petite main sale et prolétarienne, en le regardant avec bonté, comme elle regardait tout le monde, mais sans la moindre marque d’intérêt particulier pour ce privilégié (c’était peut-être, après tout, une injustice de plus) qui allait pouvoir assister à une réunion si spécialement intéressante.
Elle lui fit l’impression d’être extrêmement pauvre, mais c’est plus tard seulement qu’il apprit qu’elle avait toujours été sans le sou. Personne n’aurait pu dire de quoi elle vivait ; chaque fois qu’on lui donnait de l’argent, elle le donnait aussitôt à quelque nègre ou à un réfugié. C’était la moins partiale des femmes, mais tout compte fait elle donnait ses préférences à ces deux spécimens de l’humanité. La guerre civile lui avait enlevé un des éléments essentiels de son activité ; car avant cela, ses meilleurs moments avaient été ceux où elle s’imaginait qu’elle facilitait l’évasion de quelque pauvre esclave noir. C’était à se demander si parfois, au fond de son cœur, elle ne souhaitait pas que les noirs fussent encore en esclavage, afin de participer à ces évasions palpitantes. Elle avait souffert de même lorsque plusieurs despotes avaient été renversés, car, au cours de ses jeunes années, elle s’était consacrée avec passion au sauvetage des conspirateurs en exil. Ses réfugiés tenaient une grande place dans son cœur ; elle passait son temps à quêter de l’argent pour quelque Polonais au teint blême, à chercher des élèves pour quelque Italien dépourvu de tout. La légende voulait qu’elle ait eu un sentiment tendre jadis, pour un Polonais, lequel aurait disparu un jour en emportant tout ce qu’elle possédait. Ce ne pouvait être qu’une invention toute pure, car elle n’avait jamais rien possédé, et il est douteux, au surplus, qu’elle ait jamais succombé à un sentiment aussi égoïste que l’amour. Elle n’était amoureuse, même dans son jeune temps, que des causes, et ses désirs ne se portaient que vers l’émancipation de tous les opprimés. Mais ça avait été quand même la plus belle époque de sa vie, car au temps où les causes se présentaient sous les traits d’intéressants étrangers (les Africains étaient-ils autre chose que des étrangers ?), elles avaient nettement plus de charme.

Henry James, Les Bostoniennes

2 commentaires:

  1. Malheureusement de nos jour la militante féminine et socialiste peut être mignonne, sexy , pleine d'humour ( enfin sur certains sujets) et même sympathique....elles n'en sont que plus dangereuses, en plus ;)
    Bonne année Aristide !

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    1. Cépafo, Bonne année à vous aussi, Dixie!

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