Avant de commencer à narrer l’histoire de la conquête du Mexique par
les Espagnols, Prescott dresse un portrait approfondi des Aztèques, de leur
histoire (du moins ce que nous pouvons en connaître), de leur gouvernement, de
leurs mœurs, de leur degré de civilisation. Un tel portrait est intéressant par
lui-même, mais il est aussi indispensable pour pouvoir porter un jugement
convenable sur l’entreprise espagnole. Prescott est aussi exhaustif que le lui
permettent les documents dont il pouvait disposer à l’époque (nous n’avons pas
beaucoup mieux aujourd’hui), et, comme à son habitude, d’une grande
impartialité. Mais, quels que soient les mérites qu’il reconnaisse par ailleurs
à la civilisation aztèque, il est un élément de cette civilisation qui pèse
nécessairement très lourd dans le jugement final que nous pouvons porter sur
elle, à savoir la pratique, à très grande échelle, des sacrifices humains.
Voici comment Prescott décrit la chose :
« Les sacrifices humains
furent adoptés par les aztèques dans le commencement du XIVème siècle, deux
siècles environ avant la conquête. Très rares d’abord, ils devinrent plus
fréquents après l’agrandissement de l’empire, et toutes les fêtes furent
finalement souillées de cette sanglante abomination. Ces cérémonies religieuses
étaient généralement conçues de manière à représenter les traits les plus
saillants du caractère ou de l’histoire du dieu qu’on voulait honorer. Citons
un exemple : une des plus importantes fêtes était celle du dieu
Tescatlepoca, qui ne le cédait pour le rang qu’à l’Être suprême. On l’appelait l’âme du monde ; on l’en supposait
le créateur. Il était représenté sous les traits d’un beau jeune homme. Une
année avant la fête, on choisissait, pour représenter cette divinité, un captif
d’une beauté parfaite. Les prêtres lui apprenaient à jouer son rôle avec la
grâce et la dignité convenables. On le couvrait de vêtements magnifiques ;
on lui prodiguait l’encens et les fleurs, dont les Aztèques n’étaient pas moins
grands amateurs que les Mexicains d’aujourd’hui. Lorsqu’il sortait, il était
accompagné d’une foule de serviteurs, et s’il faisait halte dans les rues pour
jouer quelque mélodie favorite, la foule se prosternait devant lui et lui rendait
hommage comme au représentant de la bonne divinité. Quatre belles jeunes
filles, portant les noms des principales déesses, étaient choisies pour
partager les honneurs de sa couche. Ses jours s’écoulaient dans la mollesse,
dans les festins que lui offraient les principaux nobles, empressés à lui
rendre les honneurs dus à un dieu.
Mais le jour fatal
arrivait ; le terme de ses courtes splendeurs était proche. On le
dépouillait de ses riches vêtements ; il disait adieu aux belles compagnes
de ses plaisirs ; une des barques royales le transportait au-delà du lac
dans un temple construit sur ses bords, à une lieue environ de la ville. Tous
les habitants de la capitale accouraient alors pour assister au dénouement de
la tragédie. A mesure que la procession gravissait les flancs de la pyramide,
le pauvre captif déchirait ses guirlandes de fleurs, et brisait les instruments
de musique qui avaient charmé les heures de sa trompeuse félicité. Six prêtres
l’attendaient en haut de l’édifice. Leurs longs cheveux tressés tombaient en
désordre sur leurs robes noires, couvertes d’inscription hiéroglyphiques
mystérieuses. Ils saisissaient la victime et l’étendaient sur la pierre du
sacrifice, bloc de jaspe convexe dans sa partie supérieure. Cinq prêtres
tenaient la tête et les membres du patient, tandis que le sixième, couvert d’un
manteau rouge, emblème de son sanglant ministère, ouvrait la poitrine de la
victime avec un couteau aigu d’itzly, substance volcanique aussi dure que le
caillou, et plongeant la main dans la plaie, il en retirait le cœur palpitant,
le présentait au soleil, objet
d’adoration dans tout l’Anahuac, et le jetait aux pieds de la divinité à
qui le temple était consacré, tandis que la multitude se prosternait et adorait.
La triste histoire du prisonnier était offerte en exemple par les prêtres,
comme le type de la destinée humaine, brillante à son début, mais trop souvent
terminée dans la douleur et l’infortune.
Telle était la forme des sacrifices humains
chez les Aztèques. Tel fut le spectacle auquel assistèrent trop souvent les
Européens indignés quand ils pénétrèrent dans le pays, et le lugubre sort
qu’ils avaient à redouter pour eux-mêmes. On infligeait quelquefois à la
victime des tortures préliminaires, dont nous épargnerons le tableau à nos
lecteurs ; elles se terminaient toujours par la hideuse cérémonie que nous
venons de décrire. Ces tortures, remarquons le toutefois, n’étaient pas, comme
chez les Indiens de l’Amérique du nord, l’unique effet de la cruauté naturelle
mais, au contraire, une prescription rigoureuse de la religion. Le
prêtre-bourreau croyait tout aussi bien agir sous l’impulsion de l’esprit saint
qu’un familier de l’Inquisition. Les femmes fournissaient aussi, en certains
cas, leur part de victimes.
En d’autres occasions, surtout
pendant les grandes sécheresses, à la fête de l’insatiable Tlaloc, le dieu de
la pluie, on sacrifiait des enfants pour la plupart mâles. Lorsqu’on les
portait dans des litières ouvertes, vêtus de leurs robes de fête et couverts
des plus fraîches fleurs du printemps, ils excitaient la pitié des cœurs les
plus dures, mais leurs cris étaient étouffés par les chants sauvages des
prêtres, qui voyaient dans leurs pleurs même un augure favorable. D’ordinaire
on achetait ces innocentes victimes aux parents pauvres ; mais il faut
supposer, pour l’honneur de l’humanité, qu’ils cédaient moins en cette
circonstance aux lâches conseils de la pauvreté qu’à une odieuse superstition.
Il nous reste à retracer la plus
répugnante partie du tableau, la manière dont on disposait du corps du captif.
On le remettait aux guerriers qui l’avaient fait prisonnier, et ceux-ci
l’offraient en festin à leurs amis. Et ce n’était pas le grossier repas de
cannibales affamés mais un banquet abondant en délicieux breuvages, en viandes
délicatement apprêtées, un banquet où les deux sexes prenaient place et se
comportaient avec le plus grand décorum. Etrange alliance d’un certain
raffinement de mœurs avec la plus extrême barbarie.
Les sacrifices humains ont été en
usage chez un grand nombre de nations, sans excepter les peuples les plus polis
de l’antiquité, mais jamais dans une proportion comparable à celle de
l’Anahuac. Le chiffre des victimes annuellement immolées dans ces contrées
ébranlerait la foi la plus crédule. A peine trouve-t-on un historien qui
l’évalue à moins de vingt mille âmes, et plusieurs portent ce nombre à
cinquante mille !
Dans les grandes occasions, pour
le couronnement d’un roi ou la consécration d’un temple, le nombre des victimes
était plus effrayant encore. Lors de la dédicace du grand temple
d’Huitzilopotchli, en 1486, les prisonniers réservés depuis quelques années
pour cette solennité furent amenés de tous les points du royaume dans la
capitale. Ils étaient rangés à la file, et leur procession occupait près de
deux milles d’étendue. La cérémonie dura plusieurs jours. Soixante-dix mille captifs périrent, dit-on, sur les
autels de l’horrible divinité ! Mais comment supposer qu’un pareil nombre
d’hommes se soit laissé conduire à la boucherie comme des agneaux et sans
résistance ? Comment leurs cadavres, qu’il était impossible de consommer
tous de la manière ordinaire, n’auraient-ils pas engendrés une épidémie dans la
capitale ? Et pourtant cet évènement était encore récent à l’époque de la
conquête ; il est positivement attesté par les historiens les mieux
informés, tels Torquemada. Un fait certain, c’est qu’il était d’usage de
conserver les crânes des victimes dans des édifices particuliers, et que les
compagnons de Cortès en comptèrent cent trente six mille dans un seul de ces
édifices. Sans vouloir établir de calcul précis, on est donc fondé à conclure
que des milliers de victime étaient offertes chaque année dans les différentes
villes de l’Anahuac. »