Quid?

Comme pour beaucoup des gens, le grenier est l’endroit où j’entasse, avec seulement assez d’ordre pour me donner bonne conscience, tous les objets dont je n’ai pas ou plus l’usage dans la vie de tous les jours mais dont cependant je ne désire pas me débarrasser.

Ce grenier virtuel joue à peu près le même rôle. On y trouvera donc tous les objets qui ne me paraissent pas dignes de figurer au salon mais qui cependant me semblent suffisamment intéressants pour être conservés et, qui sais ? pour être montré aux amateurs de curiosités.

Mais encore ? Des idées que je n’ai pas eu le temps ou le désir d’approfondir, des citations qui me paraissent donner à penser, des images, des réflexions plus ou moins décousues sur des sujets plus ou moins sérieux, bref un bric à brac sans prétention mais peut-être pas totalement dénué d’intérêt. Aux curieux de se faire leur idée.

Mais attention à la poussière, et, pour ne point être déçu, n’oubliez pas que si les greniers peuvent recéler leur lot de bonnes surprises ils ne sont pas habituellement l’endroit où l’on dissimule ses possessions les plus précieuses.

Bonne fouille.

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mardi 11 mars 2014

Le secret de l'Eglise


Un assez mauvais tweet que j'ai commis récemment au sujet du "secret de l'Eglise" (mais je m'en repens, oh oui, si vous saviez comme je m'en repens) m'a remis en mémoire une nouvelle peu connue de Villiers de l'Isle Adam portant sur le même sujet, mais, cela va sans dire, infiniment meilleure que ma blague potache (et même pas originale, d'après ce que j'ai appris depuis - oh, oui, comme je me repens !). 
Je reconnais bien volontiers que Villiers de l'Isle Adam n'est qu'un auteur mineur, mais je n'ai jamais pu me déprendre d'une certaine tendresse pour lui, et je relis encore assez régulièrement certaines de ses nouvelles, que pourtant je connais à peu près par coeur. Celle qui suit ne fait pas nécessairement partie de mes préférées mais elle me semble néanmoins suffisamment recommandable pour que je vous la présente et pour que j'ai bonne espoir qu'elle vous agréera.
Bonne lecture.


L’enjeu




« Gare, dessous !... »
DICTION POPULAIRE.

En cette nuit de commencement d’automne, le vieil hôtel à jardins, demeure de la brune Maryelle, – tout à l’extrême du faubourg Saint-Honoré, – semblait endormi. Au premier étage, en effet, dans le salon soie cerise, les rideaux, long-tombants, des fenêtres vitragées – qui donnaient sur les allées sablées et le jet d’eau de la pelouse – interceptaient les clartés de l’intérieur.
Au fond de cette pièce, une large tapisserie Henri II, drapée sur une fleur de fer, laissait entrevoir, en une salle voisine, les blancheurs damassées d’une table en lumières, chargée encore de porcelaines à café, de fruits et de cristaux, – bien que l’on jouât depuis minuit, dans le salon.
Sous les deux touffes de feuilles d’argent, fleuries de lueurs, d’une couple de girandoles appliquées dans les tentures, deux « messieurs » du glacis le plus élégant, aux teints anglais, aux sourires distingués, aux airs bien pensants aux longs favoris fluides, proféraient le lys de leurs gilets vis-à-vis d’un écarté – que tenait, contre l’un d’eux, une sorte de jeune abbé brun, d’une pâleur naturelle très saisissante (on eût dit celle d’un mort) et d’une présence au moins équivoque, en ce séjour.
Non loin, Maryelle, en un déshabillé de mousseline dont s’avivaient ses yeux noirs, et des violettes au joint de son corsage où bougeait de la neige, versait, de temps à autre, du Roederer glacé en de longs verres légers, sur un guéridon, – sans cesser, pour cela, d’attiser de ses aspirantes lèvres, le feu d’une cigarette russe – que maintenait, annelée au petit doigt gauche, une fine pince de vermeil. – Sourieuse, aussi, parfois, des propos tièdes que – par sursauts et comme lanciné de discrets transports, – venait lui susurrer à l’oreille (en se penchant sur le perlé des épaules) l’invité oisif, – elle daignait répondre, monosyllabiquement.
Ensuite, c’était encore le silence, à peine troublé par le bruissement des cartes, de l’or poussé, des jetons de nacre et des billets, sur le tapis.
L’air, le mobilier, les étoffes, sentaient un peu de fade : une fluence de veloutines, l’âcre du tabac d’Orient, l’ébène des vastes miroirs, le vague des bougies, une idée d’iris.
Le joueur en soutane de drap fin, l’abbé Tussert, n’était autre que l’un de ces diacres sevrés de toute vocation, dont la pénible engeance tend, par bonheur, à disparaître. Rien, en lui, de ces petits abbés d’autrefois, que le bouffi de leurs joues rieuses a rendus, dans l’Histoire, presque véniels. Celui-ci, grand, taillé à la serpe, la face d’un ovale aux maxillaires saillants, était, vraiment, d’une espèce plus sombre. C’était au point qu’à de certains instants l’ombre d’un crime ignoré semblait foncer encore sa silhouette. Chez lui, le grain spécial du teint blafard indiquait des sens d’un sadisme froid. D’astucieuses lèvres pondéraient, en ce visage, l’énergie naïvement barbare des traits. Ses prunelles noiraudes, vindicatives, luisaient sous la carrure d’un front triste, aux sourcils rectilignes, et leur regard crépusculaire était comme natalement préoccupé ; souvent fixe. – Laminé par les controverses du séminaire, le timbre d’acier de sa voix avait acquis des inflexions mates qui en ouataient la dureté ; toutefois on sentait le poignard dans la gaine. Taciturne, – s’il parlait, c’était de haut et l’un des pouces presque toujours enfoncé dans son élégante ceinture à franges de soie. – Très demi-mondain, « lancé » comme s’il eût cherché à se fuir, – plutôt reçu qu’accepté, il est vrai, – on l’admettait, grâce à cette sorte de peur confuse, indéfinissable, que suggérait sa personne. D’aucuns (d’affreux malins, à rentes escroquées) l’invitaient, aussi, pour poivrer, s’il était possible, du clinquant de sa sacrilège présence, – du scandale, enfin, de son costume, – la banalité lamentable d’un souper de viveurs, – ce qui réussissait mal, car son aspect gênait, au fond, même en de tels milieux – (les déserteurs quelconques n’étant guère estimés des inquiets sceptiques modernes).
Au fait, ce costume, pourquoi le gardait-il ? Peut-être, s’étant mis à la mode sous cette robe, craignait-il, aujourd’hui, de se travestir d’une redingote qui eût compromis son « originalité » ?... Mais non !... C’est qu’il était trop tard ; il avait l’empreinte. Ses pareils, même en se laïcisant l’extérieur, ne sont-ils pas reconnaissables toujours ? On dirait que, de tous les vêtements qu’ils portent ensuite, transparaît l’invisible soutane de Nessus qu’ils ne peuvent plus s’arracher des épaules, ne l’eussent-ils endossée qu’une fois : on en perçoit l’absence. Et, lorsque, à l’instar d’un Renan, par exemple, ils jasent du Maître, leur juge, il semble, par intervalles, qu’au milieu d’on ne sait quelle VRAIE nuit, apparue, alors, tout au fond de leurs yeux, on entend, – au subit reflet d’une lanterne sourde et sous des feuillages d’oliviers, – claquer, sur la joue divine, le visqueux baiser de l’Euphémisme.
Maintenant, d’où provenait cet or qu’il extrayait, chaque jour, de sa poche noire ? Du jeu ? Soit. On glissait là-dessus sans approfondir, ne lui connaissant ni dettes, ni maîtresse, ni bonnes fortunes. – D’ailleurs, aujourd’hui !... Qu’importait ?... Chacun ses petites affaires !... Les femmes le traitaient d’homme « charmant » ; et c’était fini.
Tout à coup, Tussert, sur un refus de cartes, ployant son jeu :
– Je perds seize mille francs, ce soir ! dit-il.
– Vingt-cinq louis de revanche ? offrit le vicomte Le Glaïeul.
– Je ne propose ni accepte le jeu sur parole et je n’ai plus d’or sur moi, répondit Tussert. Toutefois, mon état m’a mis en possession d’un secret, – d’un grand secret, – que je me décide à risquer, si cela vous agrée, contre vos vingt-cinq louis, – en cinq points liés.
Après un assez légitime silence :
– Quel secret ?... demanda M. Le Glaïeul, à demi stupéfait.
– Mais, celui de l’ÉGLISE ! répliqua froidement Tussert.
Fut-ce l’intonation brève et, certes, peu mystificatrice de ce ténébreux viveur, ou la fatigue nerveuse de la nuit, ou les captieuses fumées dorées du Roederer, ou l’ensemble de ces choses, les deux invités et la rieuse Maryelle, elle-même, tressaillirent à ces mots : tous trois, en regardant l’énigmatique personnage, venaient d’éprouver la sensation que leur eût causée le dressement soudain d’une tête de serpent, entre les flambeaux.
– L’Église a tant de secrets, que je pourrais, au moins, vous demander lequel !... répondit, sans plus s’émouvoir, le vicomte Le Glaïeul ; mais vous me voyez médiocrement curieux de ces sortes de révélations. Concluons. J’ai trop gagné, ce soir, pour vous refuser ; donc, tenu, quand même ! Vingt-cinq louis, en cinq points liés, contre « le secret de l’ÉGLISE » !
Par une courtoisie d’homme « du monde », il ne voulut évidemment point ajouter : « ... qui ne nous intéresse pas ».
On reprit les cartes.
– L’abbé ! savez-vous bien qu’en ce moment vous avez l’air du – Diable ?... s’écria, d’un ton naïf, la tout aimable Maryelle, devenue presque pensive.
– L’enjeu, d’ailleurs, est d’une bizarrerie minime, pour les incrédules ! murmura, follement, l’invité oisif avec un de ces insignifiants sourires parisiens dont la sérénité ne tient même pas devant une salière renversée. – Le secret de l’Église ! Ah ! ah !... Ce doit être drôle.
Tussert le regarda :
– Vous en jugerez, si je perds encore, dit-il.
La partie commença, plus lente que les autres : une manche fut gagnée, d’abord, par... lui ; puis revanche perdue.
– La belle ! dit-il.
Chose très singulière : l’attention, – pimentée, au début, d’un semblant de superstition souriante, – était, par degrés insensibles, devenue intense : on eût dit qu’autour des joueurs l’air était saturé d’une solennité subtile ; – d’une inquiétude !... On tenait à gagner.
À deux points contre trois, le vicomte Le Glaïeul, ayant retourné le roi de coeur, eut, pour jeu, les quatre sept – et un huit neutre ; Tussert, ayant la quinte majeure de pique, hésita, joua d’autorité, par un mouvement de risque-tout, – et perdit, comme de raison. Le coup fut joué très vite.
Le diacre eut, pendant une seconde, une lueur de regard et le front crispé.
À présent, Maryelle considérait, insoucieusement, ses ongles roses ; le vicomte, d’un air distrait, examinait la nacre des jetons, sans questionner ; – l’invité oisif, se détournant, par contenance, entrouvrit (avec un tact qui tenait, vraiment, de l’Inspiration !) les rideaux de la croisée, auprès de lui.
Alors, à travers les arbres, apparut, pâlissant les bougies, l’aube livide, – le petit jour, dont le reflet rendit brusquement mortuaires les mains des jeunes hôtes du salon. Et le parfum de l’appartement sembla s’affadir, plus impur, d’un relent de plaisirs marchandés, de chairs à regret voluptueuses, – de lassitude ! – Et de très vagues, mais poignantes nuances passèrent sur les visages, dénonçant, d’une imperceptible estompe, les atteintes futures que l’âge réservait à chacun d’eux. Bien que l’on ne crût à rien, ici, qu’à des plaisirs fantômes, on se sentit, tout à coup, sonner si creux en cette existence, que le coup d’aile de la vieille Tristesse-du-Monde effleura, malgré eux, à l’improviste, ces faux amusés : en eux, c’était le vide, l’inespérance ; – on oubliait, on ne se souciait plus d’entendre... l’insolite secret... si, toutefois...
Mais le diacre s’était levé, glacial, tenant, déjà, son tricorne. – Après un coup d’oeil circulaire, officiel, sur ces trois vivants quelque peu interdits :
– Madame, et vous, messieurs, dit-il, puisse l’enjeu que j’ai perdu vous donner à songer !... Payons.
Et, regardant, avec une fixité froide, les brillants écouteurs, il prononça, d’une voix plus basse, – mais qui sonna comme un coup de glas, – cette damnable, cette fantastique parole :
– Le secret de l’Église ?... C’est... C’EST QU’IL N’Y A PAS DE « PURGATOIRE ».
Et, pendant que, ne sachant que penser, on le considérait, non sans un certain émoi, le diacre, ayant salué, se dirigea, tranquille, vers le seuil ; – après avoir montré, dans l’embrasure, sa face morne et blême, aux yeux baissés, il referma la porte sans aucun bruit.
Une fois seuls, on respira, délivré de ce spectre.
– Ce doit être inexact ! balbutia, candidement, la sentimentale Maryelle, encore impressionnée.
– Propos d’un décavé – pour ne pas dire d’un farceur qui ne sait de quoi il parle !... s’exclama Le Glaïeul, d’un ton de palefrenier qui a fait fortune. – Le Purgatoire, l’Enfer, le Paradis !... C’est du Moyen Âge, tout cela ! C’est de la blague !
– N’y pensons plus ! flûta l’autre gilet.
Mais, en cette mauvaise clarté de l’aube, le menaçant mensonge du jeune impie avait, quand même, porté ! – Tous trois étaient fort pâles. On but, avec de niais sourires forcés, un dernier verre de champagne...
Et, cette matinée-là, – de quelque pressante éloquence que se montrât l’invité oisif, – Maryelle, pénitente peut-être, refusa d’accéder à son « amour ».


Auguste de VILLIERS DE L’ISLE-ADAM,
Nouveaux contes cruels.

dimanche 9 février 2014

Les délices d'une bonne oeuvre 2.0





Les aventures parisiennes de Nathalie Kosciusko-Morizet dans sa quête de la mairie de notre belle capitale – NKM prend le métro, NKM rend visite aux SDF, etc. – m’ont remis en mémoire cette courte nouvelle de Villiers-de-L’isle-Adam. Allez savoir pourquoi, je ne peux m’empêcher de penser à la diaphane Nathalie en la lisant. Il va sans dire, cependant, que la moralité (hum-hum) de cette histoire pourrait s’appliquer à bien d’autres femmes politiques, à droite comme à gauche.


Les Délices d’une bonne œuvre


Certes, s’il est malaisé d’accomplir le moindre bien, il est encore (l’ayant essayé) plus difficile de se soustraire soi-même au triste ridicule de s’en magnifier quelque peu, bon gré malgré soi, tout au fond de son esprit.
Un heureux destin nous jette, en passant, la chance de donner une petite aumône, oh ! si misérable, comparée à ce que nous gaspillons sans motif ! — de remplir une millième partie de notre plus strict devoir, alors que cela ne nous coûte aucune privation positive ou appréciable ; — cet honneur, immérité, de faire la plus petite aumône, enfin, nous est octroyé, — nous y condescendons presque toujours avec un effort (si léger qu’il soit) ! Et, même alors que noire vanité s’humilie de l’exiguïté de notre don, nous trouvons moyen de nous travestir, en l’offrant, jusqu’à prendre on ne sait quel air compoinct, on ne sait quelle mine apitoyée vraiment à mourir de rire, — et de nous en faire, obscurément, accroire sur notre « mérite » ! Et, ceci, alors que — si nous eussions même accompli tout notre devoir — ce serait à nous, au contraire, de remercier le pauvre de nous avoir fourni l’occasion de nous acquitter envers lui !
Bref, nous ne pouvons durant au moins quelques secondes d’attendrissement vague sur nous-mêmes oublier notre don, — et menteur qui le nie ! Nous sommes, presque tous, foncièrement, assez frivoles et assez vains pour que la première arrière-pensée qui s’éveille alors en nous, à notre insu, soit de nous dire : « Voici que j’ai donné une monnaie, dix sous, cinq francs, — à ce famélique, à ce mal vêtu (sous-entendu : qui est, par conséquent, mon inférieur !!), hé bien ! tout le monde n’est pas aussi GÉNÉREUX que moi. » Quelle burlesque hypocrisie ! quelle honte ! — La seule aumône méritant ce grand nom est celle que l’on effectue joyeusement, très vite, sans y songer ; — ou, si l’on ne peut s’exempter d’y songer, en demandant humblement pardon à Dieu, le rouge au front, de n’avoir offert qu’un aussi faible acompte. Car si l’aumône est commise avec ce mondain sentiment qui en extrait, pour nous, une sorte de piédestal où, Stylites anodins, nous nous juchons, en secret, non sans complaisance, — et que, grâce à telle circonstance ambiante, cette aumône tourne brusquement, en — par exemple — quelque farce macabre, il apparaîtra que cette aumône est, en réalité, si peu de chose qu’elle et la farce qui l’aura continuée sembleront, dans l’impression qui ressortira de leur ensemble, le tout naturel revers l’une de l’autre.
À Ville-d’Avray, par un clair soleil d’hiver, sur les quatre heures et demie d’une récente relevée, un brun mendiant, assez bien pris, même, en ses haillons, se tenait debout, — au coin de la grille ouvragée, grande ouverte, — à l’entrée d’une maison de plaisance aux persiennes fermées, dont il semblait l’inconscient factionnaire. La voûte prolongée du porche, derrière lui, aboutissait à des jardins : c’était en l’une des rues — à peu près désertes, à cette heure-là surtout ; — les villas étant closes depuis septembre.
La tête fatiguée de jeûnes, pâlie et profondément triste de ce nécessiteux prenait donc on ne sait quelles inflexions d’inespérance ; parfois, avec un soupir dont le souffle lui gonflait les narines comme des voiles, il élevait de grands regards, presque mystiques, vers les nuées du soir, — vers les mouvantes cuivreries solaires que déjà bleutait vaguement le crépuscule.
Autour de lui, par les frigidités aériennes, flottaient de lointaines odeurs de fleurs sèches, émanées des environs de cette localité champêtre, — et aussi saines de senteurs de paille et d’herbées, provenues, celles-ci, d’une assez épaisse litière de frais fourrages nouveaux, entassée au long du mur, près de lui, sous l’entrée même de la riante habitation.
Soudain, là-bas, au détour d’une buissonneuse venelle, apparut, s’engageant, à petits pas pressés, sur le terreau de la rue, — enfin, se hâtant, la voilette sur le minois et tout en fourrures sur velours, avec de menus frissons et les mains au manchonnet, — une jolie passante.
Une très jeune femme... tout simplement Mlle Diane L..., — si ressemblante à notre célèbre Mme T***, que, s’il faut en croire les dires, plusieurs d’entre les enthousiastes de la diva se seraient consolés, aux pieds mignons de ce féminin sosie, des rebelles austérités de l’étoile : en un mot, sa doublure d’amour, artiste aussi. — Pourquoi cette présence, là, ce soir ? — Oh ! de retour, sans doute, de quelque visite brève à sa villégiature quittée, — au sujet, peut-être, de tel objet oublié.... d’une futilité dont l’absence l’avait rendue nerveuse, là-bas, et qu’elle était venue, de Paris même, reprendre... ou telle autre chose de ce genre ; il n’importe.
En peu d’instants elle se trouva proche de l’indigent, qu’elle entrevit à peine, — assez, toutefois, pour qu’en une mélancolie elle tirât, d’un repli de soie perle du manchon, son porte-monnaie, car son petit cœur est aumônieux et compatissant. Du bout de sa main, gantée d’un très foncé violet, elle tendit une pièce de deux francs, en disant d’une voix polie, glacée et musicale :
— Voulez-vous accepter, s’il vous plaît, monsieur ?
À ces ingénues paroles, et tout ébloui de la salubre offrande, le candide pauvre balbutia :
— Madame... c’est que... ce n’est pas deux sous, c’est deux francs !
— Oui, je sais bien ! répondit en souriant, et se disposant à s’éloigner, la charmante bienfaitrice.
— Alors, madame, oh ! soyez bénie, oh ! du fond de mon cœur ! s’écria tout à coup, et les larmes aux yeux, le mendiant. Voyez-vous, depuis avant-hier, ma femme hélas ! ma pauvre chère femme et mes enfants n’ont rien mangé ! Ce que vous nous donnez, c’est la vie ! Oh! que vous êtes bonne, madame !
L’accent, l’élan de gratitude qui faisait haleter cette voix étaient si sincères, si poignants, que la jeune artiste se sentît remuée aussi et qu’une larme lui vint au bout des cils ! Elle pensait « Comme, avec peu de chose, on fait du bien ! »
— Tenez, reprit-elle tout émue, — puisque c’est comme ça, je vais vous donner encore cinq francs.
Sept francs ! À la fois ! À la campagne !... Un véritable spasme d’allégresse ferma les yeux du mendiant qui savoura, sans vaine parole, en soi-même, l’inattendu de celte aubaine. Inclinant le front, avec un délicat respect, sur le bout des doigts de Mlle L.. :
— Nous ne méritons pas... Ah ! si toutes étaient comme vous ! Ah ! vénérable jeune dame !
Attendrie en présence de cette détresse heureuse que son aumône avait calmée, l’exquise enfant laissa baiser humblement le bout de son gant parfumé ; puis, se dégageant doucement la main, elle rouvrit sa petite bourse.
— Ma foi, dit-elle, je n’ai qu’une pièce de dix francs ; tant mieux, prenez-la.
Cette fois, le gloussement d’un merci des plus inarticulés s’éteignit, à force d’émoi, dans la gorge du vagabond : il regardait la pièce d’or d’un air hébété ! Douze francs, d’un seul bloc, d’une seule rencontre ! Il était devenu grave. À l’idée évidente de sa femme et de ses enfants sauvés, sans doute, pour une quinzaine des horreurs du dénuement, l’honnête pauvre frémissait d’un si intense besoin d’actions de grâces qu’il ne savait plus comment les formuler ni comment les taire. La délicieuse artiste, se sentant devenue pour lui l’image même de la Charité, jouissait, intimement, de l’embarras presque sacré du malheureux et, les yeux au ciel, elle goûtait les secrètes ivresses de l’apothéose. Pour exalter encore, s’il se pouvait, le paroxysme du sensible indigent, elle murmura :
— Et j’enverrai quelque chose, de temps en temps, chez vous, mon ami !
Pour le coup, cette phrase, qui assurait une sorte de petit avenir à sa famille, le fit presque chanceler. Il ne trouvait rien à dire !! Son bonheur, d’une part, — et, d’autre part, son impuissance à prouver, à témoigner, par quelque acte héroïque, fût-ce au prix de ses jours, la sincérité de son effrénée reconnaissance, l’oppressaient jusqu’à la suffocation. En un transport dont il ne fut pas maître, il prit naïvement entre ses bras sa bienfaitrice, que ce mouvement irréfléchi ne pouvait froisser, puisqu’elle s’y sentait pure et devenue la vision d’un ange. En l’oubli de toute convenance, il l’embrassa maintes fois, éperdument, avec des cris de « Ma femme ! mes enfants ! » qui inspirèrent à la jeune artiste la conviction qu’elle pouvait doubler la Providence comme elle doublait Mme T***. Si bien que ni l’un ni l’autre, au fort du quiproquo de cette extase réflexe, ne se rendit compte que, par des transitions d’une brièveté vertigineuse, la belle Diane se trouvait à demi posée, à son insu, sur la litière agreste et que, maintenant, elle subissait — avec une stupeur qui lui dilatait les prunelles (mais le doute ne lui était plus permis) — la possessive étreinte de son trop expansif obligé, lequel, sous une rafale de baisers (oh ! bien sincères !) étouffait, sans même y prendre garde, toute exclamation d’appel, et ne cessait de lui entrecouper à l’oreille, en des sanglots célestes, ces mots pénétrés de ravissements :
— Oh ! merci pour ma pauvre femme !! Oh ! que vous êtes bonne !.. Oh ! merci pour mes pauvres enfants !
Quelques minutes après, un bruit de pas et de voix parvenu du dehors et s’approchant dans la rue jusque-là solitaire, ayant rendu, comme en sursaut, l’irresponsable Lovelace au sentiment de la réalité, la jeune artiste put se dégager d’un bond, s’échapper — et, déconcertée, défrisée, les joues roses, le sourcil froncé, se rajustant de son mieux, à la hâte, — reprendre le chemin de sa voisine villa, pour s’y remettre. En marchant, elle se jurait qu’à l’avenir — non seulement les dons offerts par sa main droite resteraient ignorés de sa main gauche et qu’elle ne jouerait plus les séraphins à douze francs la personne, — mais qu’elle saurait couper court aux premiers remerciements de ses chers besogneux.
Les voiles du soir s’épaississaient. À l’angle de sa route elle se retourna, tout effarée encore de cette aventure : un réverbère, en s’allumant, éclaira, près de la grille, la face brune, aux dents blanches, du mendiant... qui souriait dans l’ombre — et la suivait d’un long regard chargé d’une reconnaissance infinie !