Quid?

Comme pour beaucoup des gens, le grenier est l’endroit où j’entasse, avec seulement assez d’ordre pour me donner bonne conscience, tous les objets dont je n’ai pas ou plus l’usage dans la vie de tous les jours mais dont cependant je ne désire pas me débarrasser.

Ce grenier virtuel joue à peu près le même rôle. On y trouvera donc tous les objets qui ne me paraissent pas dignes de figurer au salon mais qui cependant me semblent suffisamment intéressants pour être conservés et, qui sais ? pour être montré aux amateurs de curiosités.

Mais encore ? Des idées que je n’ai pas eu le temps ou le désir d’approfondir, des citations qui me paraissent donner à penser, des images, des réflexions plus ou moins décousues sur des sujets plus ou moins sérieux, bref un bric à brac sans prétention mais peut-être pas totalement dénué d’intérêt. Aux curieux de se faire leur idée.

Mais attention à la poussière, et, pour ne point être déçu, n’oubliez pas que si les greniers peuvent recéler leur lot de bonnes surprises ils ne sont pas habituellement l’endroit où l’on dissimule ses possessions les plus précieuses.

Bonne fouille.

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dimanche 11 novembre 2012

Le procès de Flaubert





« La censure n’a cessé de battre en retraite tout au long de ces deux derniers siècles, les artistes obtenant victoire sur victoire. Les couches supérieures de la société sont hostiles à la censure qui représente pour elles l’obscurantisme religieux et les préjugés du vulgaire. Même quand les artistes sont condamnés, ils ont le soutien de l’opinion publique qui compte et ils finissent par être justifiés.
A cause de Madame Bovary, Flaubert est poursuivi en correctionnelle. Nous applaudissons tous à son acquittement ; il nous est impossible, lisant le compte rendu du procès, d’éprouver la moindre sympathie pour son accusateur, le substitut Pinard. Mais cette réaction est un de ces faciles réflexes où le sentiment de supériorité morale vient se confondre avec le contentement de soi. Nous sommes sans grand effort du bon côté. Les artistes sont les ennemis de la société bourgeoise ; pourtant celle-ci est tenue de les embrasser. Cela ne va pas, je crois, sans problèmes qui méritent réflexion. 
Bien sûr Flaubert était un homme très supérieur à son accusateur ; il attire tout de suite notre sympathie parce qu’il est un si grand écrivain et aussi parce qu’il représente ici la liberté d’expression si chère aux libéraux. Mais si nous lisons le compte rendu du procès avec un esprit ouvert, nous remarquons que les reproches du substitut ne sont pas toujours inintelligents et que la défense de Flaubert n’est pas toujours d’une candeur parfaite. Il ne réclame pas la liberté absolue d’expression parce que ce n’était pas encore un principe universellement accepté. Il nie simplement que son livre veuille saper les fondements des mœurs et de la religion. Or quant aux mœurs, il s’agit ici de la sainteté du mariage. Et tout lecteur honnête de Madame Bovary ne peut pas ne pas voir que le mariage comme la religion y sont traités avec mépris. Certes les personnes de bon sens ne voudront pas imiter Emma ni subir son désastre. Mais nul ne peut trouver dans ce roman de quoi s’attacher à l’ordre conventionnel qui est dévoilé dans sa faiblesse, sa vacuité, son hypocrisie. Si nous affirmons qu’un tel roman n’est pas une menace pour l’ordre établi, alors nous devons poser que la littérature en tant que telle est sans effet réel. 

Le substitut remarquait avec réprobation qu’il n’y a pas dans le roman de personnage faisant contrepoids à Emma et montrant que le choix de celle-ci était mauvais - on trouverait aisément de telles figures chez Jane Austen ou Tolstoï. L’observation est juste assurément et renvoie à cette faiblesse de la situation moderne du principe moral que nous avons déjà mentionné. Aucun moralité publique n’a une force tant soit peu comparable à celle de l’amour ou de l’art qui sont compris tous deux comme se situant par-delà le bien et le mal. Ce n’est que la pâle sociabilité du troupeau humain. Les maris, les officiels et les prêtres sont tous méprisables. Choisir entre la moralité officielle et la liberté romantique, ce n’est pas le choix d’Hercule ! Le vice devient spécialement attirant parce qu’il est à l’opposé de cette vertu méprisable et parce qu’il représente la liberté contre le conformisme. La menace de l’enfer disparaissant, la moralité perd sa sanction la plus impressionnante. Et il n’y a plus d’exemple social positif capable d’émouvoir les cœurs les plus nobles. C’est là sans nul doute pour la société une véritable crise morale même si bien sûr les critiques d’un censeur ne peuvent rendre à la morale sa vitalité ni fournir à l’artiste un sujet aussi propre à l’art qu’il est édifiant. Aux yeux de nombre des grands écrivains continentaux, la probité conduisait au pessimisme et au nihilisme. Peut-être ces auteurs furent-ils trop complaisants et même irresponsables dans leur haine du bourgeois. Jane Austen ne prouve-t-elle pas qu’on peut être à la fois un artiste honnête et un membre responsable de la société ? »

Allan Bloom, L’amour et l’amitié