Lorsque, comme moi, on s’intéresse de près aux questions politiques
(euphémisme) et que l’on est, comme moi, très insatisfait de l’offre politique
(nouvel euphémisme), on ne peut guère manquer de s’attirer la question suivante,
ou de se la poser soi-même : « eh ! Vous critiquez et vous
plaignez sans cesse, mais qu’attendez-vous pour nous montrer ce que vous savez
faire ? Pourquoi ne vous lancez-vous pas dans la politique ? Cherchez
à être élu que diable, fondez votre parti politique, adhérez à l’un de ceux qui
existent, bref, agissez un peu au lieu de vous contenter de parler ». Las,
il y a loin, très loin, en politique, entre le fait d’avoir de bonnes idées (et
je suppose évidemment que les miennes sont bonnes) et parvenir à mettre ses
idées en pratique. Je l’ai très vite su, d’une certaine manière, mais ce n’est
qu’en lisant Tocqueville que j’ai pleinement compris ce que je pressentais
confusément.
Tocqueville, on le sait, n’a pas seulement écrit des livres qui l’ont
rendu justement célèbre, il a aussi eu une carrière politique. Celle-ci
malheureusement a été beaucoup moins brillante que sa carrière d’écrivain, et
beaucoup moins brillante qu’il ne l’espérait. Député de la Manche de 1839 à 1851,
président du conseil général du même département jusqu’en 1852, Tocqueville fut
élu à l’Assemblée Constituante de 1848, puis il occupa brièvement le poste de Ministre
des Affaires Etrangères, entre juin et octobre 1849. Le coup d’Etat de
Louis-Napoléon Bonaparte, futur Napoléon III, mis fin à sa carrière politique. Le
terme qui convient le mieux à propos de celle-ci est sans doute celui d’échec
honorable. Tocqueville ne l’ignorait pas et, toujours lucide, il n’ignorait pas
non plus les raisons de son insuccès. Voici comment il les expose dans ses Souvenirs.
« Je m’étais toujours senti
comprimé et opprimé dans le sein de ce monde parlementaire, qui venait d’être
détruit : j’y avais trouvé toutes sortes de mécomptes, et quant aux autres
et quant à moi-même ; et, pour commencer par ces derniers, je n’avais
point tardé à découvrir que je n’y possédais pas ce qu’il fallait pour jouer là
le rôle brillant que j’avais rêvé ; mes qualités et mes défauts y
faisaient obstacle. Je n’étais point assez vertueux pour imposer le respect, et
j’étais trop honnête pour me plier à toutes les petites pratiques qui étaient
alors nécessaires au prompt succès. Et remarquez que cette honnêteté était sans
remède car elle tient si bien à mon tempérament autant qu’à mes principes que,
sans elle, je ne puis jamais tirer le moindre parti de moi-même. Quand par
hasard j’ai été obligé de parler dans une mauvaise cause, ou de marcher dans
une mauvaise voie, je me suis aussitôt trouvé dépourvu de tout talent et de
toute ardeur, et je confesse que rien ne m’a plus consolé du peu de succès que
mon honnêteté avait souvent, que la certitude que j’ai toujours eu que je
n’aurais jamais fait qu’un requin très maladroit et fort médiocre.
J’avais cru à tort que je
retrouverais à la tribune le succès rencontré dans mon livre. Le métier
d’écrivain et celui d’orateur se nuisent plus qu’ils ne s’aident. Il n’y a rien
qui ressemble moins à un bon discours qu’un bon chapitre. Je m’en aperçus
bientôt et je vis bien que j’étais rangé parmi les parleurs corrects,
ingénieux, quelquefois profonds, mais toujours froids et par conséquent sans
puissance. Je n’ai jamais pu me réformer complètement sur ce point. Ce ne sont
pas assurément les passions qui me manquent, mais à la tribune la passion de
bien dire a toujours éteint momentanément chez moi toutes les autres. J’avais
également fini par découvrir que je manquais absolument de l’art nécessaire
pour grouper et mener ensemble beaucoup d’hommes. Je n’ai jamais pu avoir de
dextérité que dans le tête-à-tête, et je me suis toujours trouvé gêné et muet
dans la foule ; ce n’est pas qu’à un jour donné je ne sois capable de dire
et de faire ce qui peut plaire, mais cela est loin de suffire ; ces
grandes opérations sont fort rares dans la guerre politique. Le fond du métier,
chez un chef de parti, consiste à se mêler continuellement parmi les siens et
même parmi ses adversaires, à se produire, à se répandre tous les jours, à se
baisser et à se relever, à chaque instant, pour atteindre le niveau de toutes
les intelligences ; à discuter, à argumenter sans repos, à redire mille
fois les mêmes choses sous des formes différentes, et à s’animer éternellement
en face des mêmes objets. De tout ceci, je suis profondément incapable :
la discussion sur les points qui m’intéressent peu m’est incommode, et sur
ceux qui m’intéressent vivement douloureuse ; la vérité est pour moi une
chose si précieuse et si rare et si précieuse, que je n’aime point à la mettre
au hasard d’un débat quand une fois je l’ai trouvé : c’est une lumière que
je crains d’éteindre en l’agitant ; et quant à pratiquer les hommes, je ne
saurais le faire d’une manière habituelle et générale, parce que je n’en connais
jamais qu’un très petit nombre. Toutes les fois qu’une personne ne me frappe
point, par quelque chose de rare dans l’esprit ou les sentiments, je ne la vois
pour ainsi dire pas. J’ai toujours pensé que les hommes médiocres, aussi bien
que les gens de mérite, avaient un nez, une bouche et des yeux, mais je n’ai
jamais pu fixer dans ma mémoire la forme particulière qu’avaient ces traits
chez chacun d’eux. Je demande sans cesse le nom de ces inconnus que je vois
tous les jours, et je l’oublie sans cesse ; je ne les méprise point
pourtant, mais je les fréquente peu, je les traite comme les lieux communs.
J’honore ceux-ci, car ils mènent le monde, mais ils m’ennuient profondément. »