Quid?

Comme pour beaucoup des gens, le grenier est l’endroit où j’entasse, avec seulement assez d’ordre pour me donner bonne conscience, tous les objets dont je n’ai pas ou plus l’usage dans la vie de tous les jours mais dont cependant je ne désire pas me débarrasser.

Ce grenier virtuel joue à peu près le même rôle. On y trouvera donc tous les objets qui ne me paraissent pas dignes de figurer au salon mais qui cependant me semblent suffisamment intéressants pour être conservés et, qui sais ? pour être montré aux amateurs de curiosités.

Mais encore ? Des idées que je n’ai pas eu le temps ou le désir d’approfondir, des citations qui me paraissent donner à penser, des images, des réflexions plus ou moins décousues sur des sujets plus ou moins sérieux, bref un bric à brac sans prétention mais peut-être pas totalement dénué d’intérêt. Aux curieux de se faire leur idée.

Mais attention à la poussière, et, pour ne point être déçu, n’oubliez pas que si les greniers peuvent recéler leur lot de bonnes surprises ils ne sont pas habituellement l’endroit où l’on dissimule ses possessions les plus précieuses.

Bonne fouille.

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mercredi 9 novembre 2011

"Le seul bien dont il serait beau d'être avare"



« Pourquoi nous plaindre de la nature ? Ce n’est pas elle qui manque de générosité : la vie est assez longue pour qui sait en user. Mais l’un est dominé par une insatiable avarice ; l’autre s’applique laborieusement à d’inutiles travaux ; un autre se noie dans le vice ; un autre croupit dans l’inertie ; un autre est agité d’une ambition toujours dépendante du jugement d’autrui ; un autre, dans l’entrainement d’une passion mercantile, est poussé, par l’espoir du gain, sur toutes les terres, sur toutes les mers. Quelques-uns sont tourmentés de l’ardeur des combats ; toujours rêvant à mettre les autres en péril, ou craignant d’y tomber eux-mêmes : il en est qui, faisant à des supérieurs une cour sans profit, se dévouent à une servitude volontaire. Plusieurs ne s’occupent qu’à envier la fortune d’autrui, où à maudire la leur. Beaucoup d’autres, sans aucun but certain, cèdent à une légèreté irrésolue, inconstante, importune à elle-même, qui les jette sans cesse en de nouveaux projets. Quelques-uns ne trouvent à rien assez d’attraits pour exciter leur activité ; et c’est engourdi et bâillant que la mort vient les surprendre. De sorte que je tiens pour vraie cette sentence échappée comme un oracle au plus grand des poètes : « La plus petite partie de notre vie est celle que nous vivons. » »
(...)
« Nul ne laisse usurper son champ ; et, pour la plus petite discussion sur le bornage, on fait voler les pierres et les javelots ; et chacun souffre qu’on empiète sur sa vie ; bien plus, c’est nous-mêmes qui y introduisons le nouveau possesseur. On ne trouve personne qui veuille partager son argent ; et chacun distribue sa vie à tout-venant. Tous s’attachent à ménager leur patrimoine ; mais, dès qu’il s’agit de la perte du temps, ils sont prodigues à l’excès du seul bien dont il serait beau d’être avare. »
(Sénèque, De la brièveté de la vie)

Et pour une fois, une illustration musicale. Sénèque aurait-il apprécié? Oh, bah.

jeudi 27 octobre 2011

"Imitons Démocrite plutôt qu’Héraclite"



Fréquenter la blogosphère revient à faire une expérience particulière de l’âme humaine.
Bien des gens, en effet, protégés par leur anonymat et le caractère impersonnel des échanges, s’y laisse aller à leurs mauvais penchants. Ils se déboutonnent et semblent prendre plaisir à exhiber les parties les plus laides et les plus ridicules de leur anatomie spirituelle.
La vanité, particulièrement, se montre dans toute son ampleur et dans l’infinie variété de ses formes, sans doute parce qu’elle est un travers si répandue et sans doute aussi parce la blogosphère attire naturellement ceux qui, sans talent particulier, ont néanmoins une haute opinion d’eux-mêmes - ou qui voudraient tellement pouvoir entretenir une haute opinion d’eux-mêmes.
Il est si facile de se croire quelqu’un, seul derrière son écran. Pour beaucoup la tentation est simplement trop tentante.
Pour ne pas développer une misanthropie excessive, et par ailleurs désagréable à vivre, l’internaute fera donc bien de garder à l’esprit qu’internet a un effet déformant et que parfois les hommes valent mieux que leurs masques - parfois seulement, mais parfois quand même (parfois aussi ils sont pires, certes).
Il fera bien également de quitter régulièrement son écran pour s’adonner à la lecture lente et assidue de vieux livres - car ces vieux ouvrages, écrits avec un soin dont nous n’avons plus aujourd’hui qu’une trop vague idée, sont un parfait antidote contre la tentation de se croire quelqu’un. Ils nous ramènent sans efforts à notre vraie place et nous rappellent ce qu’est la véritable grandeur. Ils nous apprennent l’humilité, l’admiration et les vertus de la rumination. Et par ailleurs ils regorgent d’excellents conseils.
Tel celui-ci, que j’ai récemment retrouvé chez Sénèque. Ne jurerait-on pas que le précepteur de Néron connaissait internet, deux mille ans avant son apparition ?

« Il faut donc nous accoutumer à regarder les vices des hommes non comme odieux, mais comme ridicules ; imitons Démocrite plutôt qu’Héraclite. Car celui-ci pleurait toutes les fois qu’il sortait en public ; celui-là riait. L’un, dans tout ce que nous faisons, ne voyait que misère, l’autre que folie. Il faut donc attacher à tout peu d’importance, et tout supporter avec calme ; il est plus dans l’humanité de se moquer de la vie que de la déplorer. D’ailleurs, on mérite mieux du genre humain à en rire qu’à en pleurer. Dans le premier cas on laisse quelque place à l’espérance ; dans le second, il y a sottise à gémir sur ce qu’on désespère de pouvoir corriger. » (De la tranquillité de l’âme)