Après l'interruption de l'été, je reprends le récit de la conquête du Mexique, par Prescott.
L’armée défilait entre deux des
plus hautes montagnes de l’Amérique septentrionale, le Popocatépetl, « la
montagne qui fume », et l’Iztaccihuatl, ou « la femme blanche »,
nom suggéré sans doute par l’éclatant manteau de neige qui s’étend sur sa large
surface accidentée. Une superstition des Indiens avait déifié ces montagnes
célèbres, et Iztaccihuatl était, à leurs yeux, l’épouse de son voisin plus
formidable. Une tradition d’un ordre plus élevé représentait le volcan du nord
comme le séjour des méchants chefs qui, par les tortures qu’ils éprouvaient
dans leur prison de feu, occasionnaient ces effroyables mugissements et ces
convulsions terribles qui accompagnaient chaque éruption. C’était la fable
classique de l’antiquité. Ces légendes superstitieuses avaient environné cette
montagne d’une mystérieuse terreur, qui empêchait les naturels d’en tenter
l’ascension ; c’était, il est vrai, à ne considérer que les obstacles
naturels, une entreprise qui présentait d’immenses difficultés.
Le grand volcan – c’est ainsi
qu’on appelait le Popocatépetl – s’élève à la hauteur prodigieuse de 17852 pieds au-dessus
du niveau de la mer, c’est-à-dire à plus de 2000 pieds au-dessus du
« monarque des montagnes » - le plus haut sommet de l’Europe. Ce mont
a rarement, pendant le siècle actuel, donné signe de son activité volcanique et
la « montagne qui fume » a presque perdu son titre à cette
appellation. Mais à l’époque de la conquête il était souvent en activité, et il
déploya surtout ses fureurs dans le temps que les Espagnols étaient à Tlascala,
ce qui fut considéré comme un sinistre présage pour les peuples de l’Anahuac.
Sa cime, façonnée en cône régulier par le dépôt des éruptions successives,
affectait la forme ordinaire des montagnes volcaniques, lorsqu’elle n’est point
altérée par l’affaissement intérieur du cratère. S’élevant dans la région des
nuages, avec son enveloppe de neiges éternelles, on l’apercevait au loin de
tous les points des vastes plaines de Mexico et de Puebla ; c’était le
premier objet que saluât le soleil du matin, le dernier sur lequel s’arrêtaient
les rayons du couchant. Cette cime se couronnait alors d’une glorieuse auréole,
dont l’éclat contrastait d’une manière frappante avec l’affreux chaos de laves
et de scories immédiatement en-dessous, et l’épais et sombre rideau de pins
funéraires qui entouraient sa base.
Le mystère même et les terreurs
qui planaient sur le Popocatépetl inspirèrent à quelques chevaliers espagnols,
bien dignes de rivaliser avec les héros de roman de leur pays, le désir de
tenter l’ascension de cette montagne, tentative dont la mort devait être, au
dire des naturels, le résultat inévitable. Cortès les encouragea dans ce
dessein, voulant montrer aux indiens que rien n’était au-dessus de l’audace
indomptable de ses compagnons. En conséquence Diégo Ortaz, un de ses
capitaines, accompagné de neuf Espagnols et de plusieurs Tlascalans enhardis
par leur exemple, entreprit l’ascension, qui présenta plus de difficultés qu’on
ne l’avait supposé.
La région inférieure de la
montagne était couverte par une épaisse forêt qui semblait impénétrable. Cette
futaie s’éclaircit cependant à mesure que l’on avançait, dégénérant peu à peu
en une végétation rabougrie et de plus en plus rare, qui disparut entièrement
lorsqu’on fut parvenu à une élévation d’un peu plus de treize mille pieds. Les
Indiens, qui avaient tenus bons jusque là, effrayés par les bruits souterrains
du volcan grondant, abandonnèrent leurs compagnons. La route escarpée que
ceux-ci avaient maintenant à gravir n’offrait qu’une noire surface de sable
volcanique vitrifié, et de lave, dont les fragments brisés, affectant mille
formes fantastiques, opposaient de continuels obstacles à leur progrès. Un
énorme rocher, le Pic du Moine, qui avait 150 pieds de hauteur
perpendiculaire, et qu’on voyait distinctement du pied de la montagne, les
obligea à faire un grand détour. Ils arrivèrent bientôt aux limites des neiges
perpétuelles, où l’on avait peine à prendre pied sur la glace perfide, où un
faux pas pouvait précipiter nos audacieux voyageurs dans les abîmes béants
autour d’eux. Pour surcroit d’embarras, la respiration devint si pénible dans
ces régions aériennes, que chaque effort était accompagné de douleurs aiguës
dans la tête et dans les membres. Ils continuèrent néanmoins d’avancer
jusqu’aux approches du cratère, où d’épais tourbillons de fumée, une pluie de
cendres brûlantes et d’étincelles, vomis du sein enflammé du volcan, et chassés
sur la croupe de la montagne, faillirent les suffoquer en même temps qu’ils les
aveuglaient. C’était plus que leurs corps, tout endurcis qu’ils étaient, ne
pouvaient supporter et ils se virent à regret forcés d’abandonner leur
périlleuse entreprise, au moment où ils touchaient au but. Ils rapportèrent,
comme trophée de leur expédition, quelques gros glaçons, produits assez curieux
dans ces régions tropicales, et leur succès, sans avoir été complet, n’en
suffit pas moins pour frapper les naturels de stupeur, en leur faisant voir que
les obstacles les plus formidables, les périls les plus mystérieux, n’étaient
qu’un jeu pour les Espagnols. Ce trait, d’ailleurs, peint bien l’esprit
aventureux des chevaliers de cette époque, qui non contents des dangers qui
s’offraient naturellement à eux, semblaient les rechercher pour le plaisir de
les affronter. Une relation de l’ascension du Popocatépetl fut transmise à
l’empereur Charles Quint, et la famille d’Ortaz fut autorisée à porter, en
mémoire de cet exploit, une montagne enflammée sur ses armes.
Le général ne fut pas satisfait
de ce résultat. Il fit entreprendre de nouveau, deux ans après, cette même
ascension par quelques autres Espagnols, sous la conduite de Francisco Montano,
chevalier renommé pour l’énergie et l’intrépidité de son caractère. Le but de
cette seconde expédition était de se procurer du soufre, nécessaire pour la
fabrication de la poudre. Le volcan était alors à l’état de repos, et
l’expédition fut couronnée du meilleur succès. Les Espagnols, au nombre de
cinq, parvinrent au bord du cratère, dont l’ouverture présentait une ellipse
irrégulière de plus d’une lieue de circonférence ; sa profondeur pouvait
être de huit cents à mille pieds. On entrevoyait, au fond de cet abime, les
sombres lueurs de flammes livides, d’où s’exhalaient des vapeurs sulfureuses
qui, se refroidissant à mesure qu’elles s’élevaient, étaient précipitées sur la
paroi intérieure de la cavité. Montano, désigné par le sort pour plonger dans
ce gouffre, se plaça dans un panier, et fut, à l’aide de cordes, descendu par
ses compagnons jusqu’à la profondeur de quatre cent pieds ! Cette
opération fut renouvelée plusieurs fois, jusqu’à ce que l’aventureux cavalier
eut recueilli une quantité de soufre suffisante pour les besoins de l’armée.
Une si audacieuse entreprise excita, à cette époque, une admiration générale.
Cortès termine le rapport qu’il en adresse à l’empereur par cette réflexion
judicieuse, qu’il serait, en somme, beaucoup plus commode de faire venir la
poudre d’Espagne.