La
prison, il y a ceux qui font des rapports et des lois à son sujet, et puis il y
a ceux qui la connaissent ; et malheureusement ce ne sont presque jamais
les mêmes personnes, hier comme aujourd’hui.
En
témoigne cet entretien entre Tocqueville et Elam Lynds, qui fut directeur des
pénitenciers d’Auburn et de Sing-Sing.
- AT :
Croyez-vous en définitive à la réforme d’un grand nombre de détenus ?
-
EL : Il faut nous entendre : je ne crois pas à la réforme complète, excepté pour les jeunes délinquants.
Rien de plus rare, à mon avis, que de voir un criminel d’un âge mûr devenir un
homme religieux et vertueux. Je n’ajoute point de foi à la sainteté de ceux qui
sortent de prison ; et je ne crois pas que les conseils du chapelain ni
les méditations du détenu fassent jamais de lui un bon chrétien. Mais mon
opinion est qu’un grand nombre d’anciens condamnés ne retombent point en
récidive, et que même ils deviennent des citoyens utiles, ayant appris en
prison un état, et y ayant contracté l’habitude constante du travail. Voilà la
seule réforme que j’aie jamais espéré produire, et je pense que c’est la seule
que la société puisse demander.
-
AT : Que pensez-vous que prouve pour la réforme future la conduite du
détenu en prison ?
- EL :
Rien. S’il fallait porter un pronostic, je dirais même que le détenu qui se
conduit bien en prison retournera probablement à ses anciennes habitudes en
sortant du pénitencier. J’ai toujours remarqué que les plus mauvais sujets
faisaient d’excellents détenus. Ils ont en général plus d’adresse et d’intelligence
que les autres ; ils aperçoivent plus vite et plus complètement que la
seule manière de rendre leur sort moins intolérable est d’éviter les punitions
douloureuses et répétées qui seraient la suite infaillible de l’insubordination ;
ils se conduisent donc bien sans en valoir mieux. Le résultat de cette
observation, c’est qu’on ne doit jamais accorder au détenu son pardon
uniquement à cause de la conduite qu’il tient en prison. On ne parvient ainsi
qu’à créer des hypocrites.
- AT :
Le système que vous combattez est pourtant celui de presque tous les
théoristes.
- EL :
En cela comme en beaucoup d’autres points ils se trompent parce qu’ils
connaissent mal ceux dont ils parlent. Si M. de Livingston, par exemple, était
chargé d’appliquer ses théories pénitentiaires à des hommes nés comme lui dans
une position sociale où l’intelligence est fort développée et la sensibilité
morale très excitée, je crois sans peine qu’il arriverait à produire d’excellents
résultats ; mais les prisons sont au contraire remplies d’êtres grossiers,
dont l’éducation est nulle, et qui ne perçoivent qu’avec difficulté les idées
et souvent même les sensations. C’est là ce qu’il oublie sans cesse.
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