Quid?

Comme pour beaucoup des gens, le grenier est l’endroit où j’entasse, avec seulement assez d’ordre pour me donner bonne conscience, tous les objets dont je n’ai pas ou plus l’usage dans la vie de tous les jours mais dont cependant je ne désire pas me débarrasser.

Ce grenier virtuel joue à peu près le même rôle. On y trouvera donc tous les objets qui ne me paraissent pas dignes de figurer au salon mais qui cependant me semblent suffisamment intéressants pour être conservés et, qui sais ? pour être montré aux amateurs de curiosités.

Mais encore ? Des idées que je n’ai pas eu le temps ou le désir d’approfondir, des citations qui me paraissent donner à penser, des images, des réflexions plus ou moins décousues sur des sujets plus ou moins sérieux, bref un bric à brac sans prétention mais peut-être pas totalement dénué d’intérêt. Aux curieux de se faire leur idée.

Mais attention à la poussière, et, pour ne point être déçu, n’oubliez pas que si les greniers peuvent recéler leur lot de bonnes surprises ils ne sont pas habituellement l’endroit où l’on dissimule ses possessions les plus précieuses.

Bonne fouille.

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mercredi 10 octobre 2012

La vieillesse de Chateaubriand





Le marquis Astolphe de Custine a été presque toute sa vie un intime de Chateaubriand. Sa mère, Delphine de Custine née Sabran, avait en effet figuré au tableau de chasse du ténébreux François-René, parmi tant d’autres beautés plus ou moins célèbres. La liaison de Chateaubriand et de la mère de Custine avait été assez brève - de 1803 à 1806 - et sans doute modérément satisfaisante pour cette dernière, puisque leur correspondance a pu faire dire à l’un de ses éditeurs (Chédieu de Robethon, Chateaubriand et madame de Custine) que l’on pouvait se demander s’il arrivait à Chateaubriand de lire les lettres auxquelles il répondait. Mais, sans plus être amants, Chateaubriand et Delphine de Custine étaient restés en bons termes, de sorte le fils de Delphine est demeuré en relation toute sa vie aussi bien avec Chateaubriand qu’avec Madame Récamier.
La vieillesse est un naufrage, nul ne l’ignore, mais c’est un naufrage plus ou moins pathétique selon, notamment, le degré d’équanimité avec lequel le naufragé accepte son naufrage. Il est bien dur de vieillir, sans doute, lorsque l’on a tant séduit, que l’on a tant été adulé, et que l’on a tant aimé l’être. Le perfide Talleyrand disait à ce propos : « Monsieur de Chateaubriand croit qu'il devient sourd car il n'entend plus parler de lui ».
Assistant à ce naufrage, Custine écrivait en 1842 dans une lettre à l’un de ses amis :

« Quelle vieillesse animée !! Que d’intérêt il trouve à tout ! - et quel contraste sa manière de mourir n’offre-t-elle pas avec celle de M. de Chateaubriand. Celui-ci dans son sublime égoïsme prend la vieillesse pour une injustice, il semble que le bon Dieu lui devait une exception ; les jambes lui manquent, la goutte le travaille, sa mémoire même lui fait défaut par moments : tout cela est triste, mais ce qui est déplorable, c’est qu’il emploie la force qui lui reste à se désespérer de celle qu’il a perdue. Il empoisonne la vie de sa fidèle amie, Mme Récamier, qui s’épuise à imaginer des distractions insuffisantes, car on ne distrait pas la décrépitude toute précoce qu’est celle-ci. M. de Chateaubriand n’a pas soixante-quinze ans accomplis ; et tout lui manque, mais surtout il se manque à lui-même. Tous les soirs il fait à cette pauvre femme ses derniers adieux, se servant de l’éloquence qui lui reste pour aggraver les coups qu’il porte. On la trouve pleurant comme une jeune personne : elle se dessèche, se désole, et ni elle ni leurs amis ne peuvent rien contre ce vieux enfant gâté. M. Briffaut, l’académicien, lui disait l’autre jour dans une boutade provoquée par ce pénible spectacle d’une raison abdiquée volontairement : « vous êtes un génie, mais vous n’êtes pas un homme ! » La morale de cela, c’est que ce ne sont pas les faculté sublimes qui aident l’homme à vieillir tranquillement. »

vendredi 5 octobre 2012

La Russie en 1839 (4)





Les rapports du paysan avec le possesseur de la terre ainsi qu’avec la patrie, c’est-à-dire l’empereur qui représente l’Etat, seraient un objet d’étude digne à lui seul d’un long séjour dans l’intérieur de la Russie.
Dans beaucoup de parties de l’empire, les paysans croient qu’ils appartiennent à la terre, condition d’existence qui leur paraît naturelle, tandis qu’ils ont de la peine à comprendre comment des hommes sont la propriété d’un homme. Dans beaucoup d’autres contrées les paysans pensent que la terre leur appartient. Ceux-ci sont les plus heureux, s’ils ne sont les plus soumis des esclaves.
Il y en a qui, lorsqu’on les met en vente, envoient au loin prier un maître dont la réputation de bonté est venue jusqu’à eux, de les acheter, eux, leur terre, leurs enfants et leurs bêtes, et si ce seigneur, célèbre parmi eux pour sa douceur (je ne dis pas pour sa justice, le sentiment de justice est inconnu en Russie, même parmi les hommes dénués de tout pouvoir), si ce seigneur désirable n’a pas d’argent, ils lui en donnent afin d’être sûrs qu’ils n’appartiendront qu’à lui. Alors le bon seigneur, pour contenter ses nouveaux paysans, les achète de leurs propres deniers et les accepte comme serfs ; puis il les exempte d’impôts pendant un certain nombre d’années, les dédommageant ainsi du prix de leurs personnes qu’ils lui ont payé d’avance, en acquittant pour lui la somme qui représente la valeur du domaine dont ils dépendent, et dont ils l’ont, pour ainsi dire, forcé de devenir propriétaire. Voilà comment le serf opulent met le seigneur pauvre en état de le posséder à perpétuité, lui et ses descendants. Heureux de lui appartenir et à sa postérité, pour échapper par là au joug d’un maître inconnu, ou d’un seigneur réputé méchant. Vous voyez que la sphère de leur ambition n’est pas encore bien grande.
Le plus grand malheur qui puisse arriver à ces hommes-plantes, c’est de voir leur sol natal vendu : on les vend toujours avec la glèbe à laquelle ils sont toujours attachés ; le seul avantage réel qu’ils aient retiré jusqu’ici de l’adoucissement des lois modernes, c’est qu’on ne peut plus vendre l’homme sans la terre. Encore cette défense est-elle éludée par des moyens connus de tout le monde : ainsi au lieu de vendre une terre entière avec ses paysans, on vend quelques arpents et cent et deux cents hommes par arpent [un arpent équivaut à peu près à 71 mètres]. Si l’autorité apprend cette escobarderie, elle sévit ; mais elle a rarement l’occasion d’intervenir, car entre le délit et la justice suprême, c’est-à-dire l’empereur, il y a tout un monde de gens intéressés à perpétuer et à dissimuler les abus...

mercredi 26 septembre 2012

La Russie en 1839 (3)





Il faut le dire, les Russes de toutes les classes conspirent avec un accord merveilleux à faire triompher chez eux la duplicité. Ils ont une dextérité dans le mensonge, un naturel dans la fausseté dont le succès révolte ma sincérité autant qu’il m’épouvante. Tout ce que j’admire ailleurs, je le hais ici, parce que je le trouve payé trop cher : l’ordre, la patience, le calme, l’élégance, la politesse, le respect, les rapports naturels et moraux qui doivent s’établir entre celui qui conçoit et celui qui exécute, enfin tout ce qui fait le prix, le charme des sociétés bien organisées, tout ce qui donne un sens et un but aux institutions politiques se confond ici dans un seul sentiment, la crainte. En Russie, la crainte remplace, c’est-à-dire paralyse, la pensée ; ce sentiment, quand il règne seul, ne peut produire que des apparences de civilisation : n’en déplaise aux législateurs à courte vue, la crainte ne sera jamais l’âme d’une société bien organisée, ce n’est pas l’ordre, c’est le voile du chaos, voilà tout : où la liberté manque, manquent l’âme et la vérité. La Russie est un corps sans vie ; un colosse qui subsiste par la tête, mais dont tous les membres, également privés de force, languissent !... De là une inquiétude profonde, un malaise inexprimable, et ce malaise ne tient pas, comme chez les nouveaux révolutionnaires français, au vague des idées, à l’abus, à l’ennui de la prospérité matérielle, aux jalousies qui naissent de la concurrence ; il est l’expression d’une souffrance positive, l’indice d’une maladie organique.
(...)
Vous pouvez m’en croire sur ces résultats du gouvernement absolu, car lorsque je suis venu examiner ce pays, c’était dans l’espoir d’y trouver un remède contre les maux qui menacent le nôtre. Si vous pensez que je juge la Russie trop sévèrement, n’accusez que l’impression involontaire que je reçois chaque jour des choses et des personnes, et que tout ami de l’humanité en recevrait à ma place s’il s’efforçait de regarder comme je le fais au-delà de ce qu’on lui montre.
Cet empire, tout immense qu’il est, n’est qu’une prison dont l’empereur tient la clef, et dans cet Etat, qui ne peut vivre que de conquêtes, rien n’approche en pleine paix du malheur des sujets, si ce n’est le malheur du prince. La vie du geôlier m’a toujours paru tellement semblable à celle du prisonnier, que je ne puis me lasser d’admirer le prestige d’imagination qui fait que l’un de ces deux hommes se croît infiniment moins à plaindre que l’autre.
L’homme ne connaît ici ni les vraies jouissances sociales des esprits cultivés, ni la liberté absolue et brutale du sauvage, ni l’indépendance d’action du demi-sauvage, du barbare ; je ne vois de compensation au malheur de naître sous ce régime que les rêves de l’orgueil et l’espoir de la domination : c’est à cette passion que j’en reviens chaque fois que je veux analyser la vie morale des habitants de la Russie. Le Russe pense et vit en soldat !... en soldat conquérant.

mercredi 12 septembre 2012

La Russie en 1839 (2)





Des personnes, réputées à Moscou pour impartiales, m’avaient assuré que je trouverais à Troïtza un gîte fort supportable. En effet, le bâtiment où l’on reçoit les étrangers, espèce d’auberge appartenant au couvent, mais situé hors de l’enceinte sacrée, est un corps de logis spacieux et qui contient des chambres assez habitables en apparence : néanmoins à peine couché, mes précautions ordinaires se sont trouvées en défaut ; j’avais gardé de la lumière selon ma coutume, et ma nuit s’est passée à me battre contre des nuées de bêtes ; elles étaient noires, brunes, il y en avait de toutes les formes et, je crois, de toutes les espèces. Elles m’apportaient la fièvre et la guerre : la mort de l’une d’entre elles semblait attirer la vengeance de son peuple, qui se ruait sur moi à la place où le sang avait coulé ; je luttais en désespéré, m’écriant dans ma rage : « il ne leur manque que des ailes pour faire de ceci l’enfer ! » Ces insectes, laissés là par des pèlerins qui affluent à Troïtza de toutes les parties de l’empire, pullulent à l’abri de la châsse de saint Serge, le fondateur de ce fameux couvent. La bénédiction du ciel se répand sur leur prospérité, qui multiplie en cet asile sacré plus qu’en aucun autre lieu du monde. Voyant les légions que j’avais à combattre se renouveler sans cesse, je perdais courage et le mal de la peur devint pire pour moi que le mal réel ; car je ne pouvais me persuader que cette hideuse armée ne renfermât pas quelques escadrons invisibles et dont la présence me serait révélée  au grand jour. L’idée que la couleur de leur armure protégeait ceux-ci contre mes recherches me rendait fou : ma peau était brûlante, mon sang bouillonnait, je me sentais dévoré par d’imperceptibles ennemis ; et dans ce moment, je crois que si l’on m’eut donné le choix, j’aurais mieux aimé combattre les tigres que cette milice des gueux qui fait leur richesse ; car on jette l’argent aux mendiants de peur des présents en nature que le pauvre, s’il était rebuté, pourrait faire au riche dédaigneux. Cette milice fait aussi trop souvent la gloire des saints, car l’extrême austérité marche quelquefois de compagnie avec la malpropreté, alliance impie et contre laquelle les vrais amis de Dieu ne peuvent tonner assez haut. Et que deviendrais-je, moi, pécheur stigmatisé sans profit pour le ciel par la vermine de la pénitence ? me disais-je avec un accent de désespoir qui m’aurait paru comique dans un autre ; me lever, marcher au milieu de la chambre, ouvrir les fenêtres, tout cela me calmait un instant ; mais le fléau me poursuivait partout. Les chaises, les tables, les plafonds, les pavés, les murs étaient vivants ; je n’osais m’approcher d’un meuble, de peur de revenir infecter ensuite tout ce qui est à moi. 
Mon valet de chambre est entré chez moi avant l’heure convenue, il avait éprouvé les mêmes angoisses et de plus grandes, car le malheureux ne voulant, ne pouvant pas grossir nos bagages, n’a pas de lit ; il pose sa paillasse à terre afin d’éviter les canapés et les meubles du pays avec tous leurs accessoires. Si j’insiste sur ces inconvénients, c’est qu’ils vous donnent la mesure des vanteries des Russes, et du degré de civilisation matérielle où sont parvenus les habitants de la plus belle partie de cet empire. En voyant entrer ce pauvre Antonio les yeux rapetissés, le visage enflé, je n’eus pas besoin de le questionner ; sans parler, il me montra un manteau devenu brun de bleu qu’il était la veille. Ce manteau étendu sur une chaise me paraissait mobile, c’était une broderie dont les fleurs rappelaient les dessins des tapis de Perse ; à cette vue l’effroi nous saisit l’un et l’autre ; l’eau, l’air, le feu, tous les éléments dont nous pouvions disposer furent mis à contribution ; mais dans une pareille guerre la victoire elle-même est encore une douleur ; enfin, purifié et habillé du mieux que je pus, je fis semblant de déjeuner et me rendis au couvent, où m’attendait une autre armée d’ennemis ; mais cette fois la cavalerie légère, cantonnée dans les plis du froc des moines grecs, ne me causait plus la moindre frayeur, je venais de soutenir l’assaut de bien d’autres soldats ; après les combats de géants de la nuit, la guerre en plein jour et les escarmouches des éclaireurs me paraissaient un jeu : pour parler sans figures, la morsure des punaises et la peur des poux m’avait tellement aguerri contre les puces, que je ne m’inquiétais pas plus des légères nuées de ces bêtes soulevées sous nos pas dans les églises et autour des trésors du couvent, que de la poudre du chemin ou de la cendre de l’âtre. Mon indifférence était telle qu’elle me faisait honte à moi-même : il y a des maux auxquels on rougit de se résigner ; c’est presque avouer qu’on les mérite...

mercredi 5 septembre 2012

La Russie en 1839 (1)


 
En 1839, le marquis Astolphe de Custine fit un voyage en Russie dont il tira, quelques années plus tard, un livre qui lui valut une célébrité immédiate. Custine y décrivait sans fard la Russie tsariste, et le moins que l’on puisse dire est que ce qu’il y avait vu ne l’avait pas particulièrement enthousiasmé. Misère, saleté repoussante, superstition, brutalité des mœurs et du gouvernement, le tout à peine dissimulé par un vernis de civilisation empruntée à l’Europe, tel apparait l’empire des tsars dans le livre de Custine, et l’on comprend sans peine que la publication de celui-ci ait été interdite par Nicolas 1er.
Custine a parfois été comparé à Tocqueville, autre voyageur devenu fort célèbre pour avoir décrit ce qu’il avait vu de l’autre côté de l’Atlantique. La comparaison n’est pas entièrement pertinente, car Custine n’a pas la profondeur d’observation et la cohérence intellectuelle de l’auteur de La démocratie en Amérique, mais son livre n’en reste pas moins un témoignage précieux et, par certains aspects, prophétique, que gagneront à lire tous ceux qui s’intéressent à la Russie, et pas seulement à la Russie tsariste.
Dans l’extrait suivant, Custine décrit la reconstruction du palais d’Hiver de Saint Petersburg après l’incendie qui l’avait ravagé en 1837. Selon l’ordre de l’empereur Nicolas 1er, le palais devait être rebâti en un an. Ceux qui ont pu mesurer avec leurs yeux et, surtout, avec leurs pieds, l’immensité de l’édifice, apprécieront le caractère titanesque de l’effort exigé.


« Le but a été atteint, car en un an ce palais est sorti de ses cendres, et c’est le plus grand, je crois, qui existe : il équivaut au Louvre et aux Tuileries réunis.
Pour que le travail fut terminé à l’époque désignée par l’empereur, il a fallu des efforts inouïs ; on a continué les ouvrages intérieurs pendant les grandes gelées ; six milles ouvriers étaient continuellement à l’œuvre ; il en mourrait chaque jour un nombre considérable, mais les victimes étaient à l’instant remplacées par d’autres champions qui couvraient les vides pour périr à leur tour sur cette brèche inglorieuse, les morts ne paraissaient pas. Et le seul but de tant de sacrifices étaient de justifier le caprice d’un homme ! Chez les peuples naturellement, c’est-à-dire anciennement civilisés, on n’expose la vie des hommes que pour des intérêts communs, et dont presque tout le monde reconnait la gravité. Mais combien de générations de souverains n’a pas corrompues l’exemple de Pierre 1er !
Pendant des froids de vingt-six à trente degrés, six mille martyrs obscurs, martyrs sans mérite, martyrs d’une obéissance involontaire, car cette vertu est innée et forcée chez les Russes, étaient enfermés dans des salles chauffées à trente degrés, afin d’en sécher plus vite les murailles. Ainsi ces malheureux subissaient, en entrant et en sortant de ce séjour de mort, devenu grâce à leur sacrifice, l’asile des vanités, de la magnificence et du plaisir, une différence de température de cinquante à soixante degrés.
Les travaux des mines de l’Oural sont moins contraires à la vie ; pourtant les ouvriers employés à Petersburg n’étaient pas des malfaiteurs. On m’a conté que ceux de ces infortunés qui peignaient l’intérieur des salles les plus chauffées étaient obligés de mettre sur leur tête des espèces de bonnets de glace, afin de pouvoir conserver l’usage de leurs sens sous la température brûlante qu’ils étaient condamnés à supporter pendant tout le temps de leur travail. On voudrait nous dégoûter des arts, de la dorure, du luxe et de toutes les pompes des cours, qu’on n’y pourrait travailler d’une manière plus efficace. Néanmoins le souverain était appelé Père par tant d’hommes immolés sous ses yeux dans un but de pure vanité impériale.
(...)
Aujourd’hui vous entendez, soit à Paris, soit en Russie, nombre de Russes s’extasier sur les prodigieux effets de la parole de l’empereur ; et tout en s’enorgueillissant des résultats, pas un ne s’apitoiera sur les moyens. La paroles du czar est créatrice, disent-ils. Oui, elle anime les pierres mais c’est en tuant les hommes. Malgré cette petite restriction, tous les Russes sont fiers de pouvoir nous dire : « vous le voyez, chez vous on délibère trois ans sur les moyens de rebâtir une salle de spectacle, tandis que notre empereur relève en un an le plus grand palais de l’univers » ; et ce puéril triomphe ne leur parait pas payé trop cher par la mort de quelques chétifs milliers d’ouvriers sacrifiés à cette souveraine impatience, à cette fantaisie impériale qui devient, pour me servir des pluriels à la mode, une des gloires nationales. Et cependant, moi Français, je ne vois là qu’une pédanterie inhumaine. Mais, d’un bout de cet immense empire à l’autre, pas une protestation ne s’élève contre les orgies de la souveraineté absolue.
Peuple et gouvernement, ici tout est à l’unisson : les Russes ne renonceraient pas aux merveilles de volonté dont ils sont témoins, complices et victimes, quand il s’agirait de ressusciter tous les esclaves qu’elles ont coûté. Toutefois, ce qui me surprend, ce n’est pas qu’un homme, nourri dans l’idolâtrie de lui-même, un homme qualifié de tout-puissant par soixante millions d’hommes ou de presque hommes, entreprenne et mette à fin de telles choses ; c’est que, parmi les voix qui racontent ces choses à la gloire de cet homme unique, pas une seule ne se sépare du chœur pour réclamer en faveur de l’humanité contre les miracles de l’autocratie. On peut dire des Russes, grands et petits, qu’ils sont ivres d’esclavage. »