En 1839, le marquis Astolphe de
Custine fit un voyage en Russie dont il tira, quelques années plus tard, un
livre qui lui valut une célébrité immédiate. Custine y décrivait sans fard la
Russie tsariste, et le moins que l’on puisse dire est que ce qu’il y avait vu
ne l’avait pas particulièrement enthousiasmé. Misère, saleté repoussante,
superstition, brutalité des mœurs et du gouvernement, le tout à peine dissimulé
par un vernis de civilisation empruntée à l’Europe, tel apparait l’empire des
tsars dans le livre de Custine, et l’on comprend sans peine que la publication
de celui-ci ait été interdite par Nicolas 1er.
Custine a parfois été comparé à
Tocqueville, autre voyageur devenu fort célèbre pour avoir décrit ce qu’il
avait vu de l’autre côté de l’Atlantique. La comparaison n’est pas entièrement
pertinente, car Custine n’a pas la profondeur d’observation et la cohérence
intellectuelle de l’auteur de La
démocratie en Amérique, mais son livre n’en reste pas moins un témoignage
précieux et, par certains aspects, prophétique, que gagneront à lire tous ceux
qui s’intéressent à la Russie, et pas seulement à la Russie tsariste.
Dans l’extrait suivant, Custine
décrit la reconstruction du palais d’Hiver de Saint Petersburg après l’incendie
qui l’avait ravagé en 1837. Selon l’ordre de l’empereur Nicolas 1er,
le palais devait être rebâti en un an. Ceux qui ont pu mesurer avec leurs yeux
et, surtout, avec leurs pieds, l’immensité de l’édifice, apprécieront le
caractère titanesque de l’effort exigé.
« Le but a été atteint, car en
un an ce palais est sorti de ses cendres, et c’est le plus grand, je crois, qui
existe : il équivaut au Louvre et aux Tuileries réunis.
Pour que le travail fut terminé à
l’époque désignée par l’empereur, il a fallu des efforts inouïs ; on a
continué les ouvrages intérieurs pendant les grandes gelées ; six milles
ouvriers étaient continuellement à l’œuvre ; il en mourrait chaque jour un
nombre considérable, mais les victimes étaient à l’instant remplacées par
d’autres champions qui couvraient les vides pour périr à leur tour sur cette
brèche inglorieuse, les morts ne paraissaient pas. Et le seul but de tant de
sacrifices étaient de justifier le caprice d’un homme ! Chez les peuples
naturellement, c’est-à-dire anciennement civilisés, on n’expose la vie des hommes
que pour des intérêts communs, et dont presque tout le monde reconnait la
gravité. Mais combien de générations de souverains n’a pas corrompues l’exemple
de Pierre 1er !
Pendant des froids de vingt-six à
trente degrés, six mille martyrs obscurs, martyrs sans mérite, martyrs d’une
obéissance involontaire, car cette vertu est innée et forcée chez les Russes,
étaient enfermés dans des salles chauffées à trente degrés, afin d’en sécher
plus vite les murailles. Ainsi ces malheureux subissaient, en entrant et en
sortant de ce séjour de mort, devenu grâce à leur sacrifice, l’asile des
vanités, de la magnificence et du plaisir, une différence de température de
cinquante à soixante degrés.
Les travaux des mines de l’Oural
sont moins contraires à la vie ; pourtant les ouvriers employés à Petersburg
n’étaient pas des malfaiteurs. On m’a conté que ceux de ces infortunés qui
peignaient l’intérieur des salles les plus chauffées étaient obligés de mettre
sur leur tête des espèces de bonnets de glace, afin de pouvoir conserver
l’usage de leurs sens sous la température brûlante qu’ils étaient condamnés à
supporter pendant tout le temps de leur travail. On voudrait nous dégoûter des
arts, de la dorure, du luxe et de toutes les pompes des cours, qu’on n’y
pourrait travailler d’une manière plus efficace. Néanmoins le souverain était
appelé Père par tant d’hommes immolés sous ses yeux dans un but de pure vanité
impériale.
(...)
Aujourd’hui vous entendez, soit à
Paris, soit en Russie, nombre de Russes s’extasier sur les prodigieux effets de
la parole de l’empereur ; et tout en s’enorgueillissant des résultats, pas
un ne s’apitoiera sur les moyens. La paroles du czar est créatrice, disent-ils.
Oui, elle anime les pierres mais c’est en tuant les hommes. Malgré cette petite
restriction, tous les Russes sont fiers de pouvoir nous dire : « vous
le voyez, chez vous on délibère trois ans sur les moyens de rebâtir une salle
de spectacle, tandis que notre empereur relève en un an le plus grand palais de
l’univers » ; et ce puéril triomphe ne leur parait pas payé trop cher
par la mort de quelques chétifs milliers d’ouvriers sacrifiés à cette
souveraine impatience, à cette fantaisie impériale qui devient, pour me servir
des pluriels à la mode, une des gloires nationales. Et cependant, moi Français,
je ne vois là qu’une pédanterie inhumaine. Mais, d’un bout de cet immense
empire à l’autre, pas une protestation ne s’élève contre les orgies de la
souveraineté absolue.
Peuple et gouvernement, ici tout
est à l’unisson : les Russes ne renonceraient pas aux merveilles de
volonté dont ils sont témoins, complices et victimes, quand il s’agirait de
ressusciter tous les esclaves qu’elles ont coûté. Toutefois, ce qui me
surprend, ce n’est pas qu’un homme, nourri dans l’idolâtrie de lui-même, un
homme qualifié de tout-puissant par soixante millions d’hommes ou de presque
hommes, entreprenne et mette à fin de telles choses ; c’est que, parmi les
voix qui racontent ces choses à la gloire de cet homme unique, pas une seule ne
se sépare du chœur pour réclamer en faveur de l’humanité contre les miracles de
l’autocratie. On peut dire des Russes, grands et petits, qu’ils sont ivres
d’esclavage. »
De nos jours le servage est différent mais il existe toujours même sous nos jolies contrées.
RépondreSupprimerIl en faudrait pas pousser certains socialistes à exiger autant de sacrifices pour la gloire de leur Élu.
Je force peut être le trait mais parfois j'en doute.