
Des personnes, réputées à Moscou
pour impartiales, m’avaient assuré que je trouverais à Troïtza un gîte fort
supportable. En effet, le bâtiment où l’on reçoit les étrangers, espèce
d’auberge appartenant au couvent, mais situé hors de l’enceinte sacrée, est un
corps de logis spacieux et qui contient des chambres assez habitables en apparence :
néanmoins à peine couché, mes précautions ordinaires se sont trouvées en
défaut ; j’avais gardé de la lumière selon ma coutume, et ma nuit s’est
passée à me battre contre des nuées de bêtes ; elles étaient noires,
brunes, il y en avait de toutes les formes et, je crois, de toutes les espèces.
Elles m’apportaient la fièvre et la guerre : la mort de l’une d’entre
elles semblait attirer la vengeance de son peuple, qui se ruait sur moi à la
place où le sang avait coulé ; je luttais en désespéré, m’écriant dans ma
rage : « il ne leur manque que des ailes pour faire de ceci
l’enfer ! » Ces insectes, laissés là par des pèlerins qui affluent à
Troïtza de toutes les parties de l’empire, pullulent à l’abri de la châsse de
saint Serge, le fondateur de ce fameux couvent. La bénédiction du ciel se
répand sur leur prospérité, qui multiplie en cet asile sacré plus qu’en aucun
autre lieu du monde. Voyant les légions que j’avais à combattre se renouveler
sans cesse, je perdais courage et le mal de la peur devint pire pour moi que le
mal réel ; car je ne pouvais me persuader que cette hideuse armée ne
renfermât pas quelques escadrons invisibles et dont la présence me serait
révélée au grand jour. L’idée que la
couleur de leur armure protégeait ceux-ci contre mes recherches me rendait
fou : ma peau était brûlante, mon sang bouillonnait, je me sentais dévoré
par d’imperceptibles ennemis ; et dans ce moment, je crois que si l’on
m’eut donné le choix, j’aurais mieux aimé combattre les tigres que cette milice
des gueux qui fait leur richesse ; car on jette l’argent aux mendiants de
peur des présents en nature que le pauvre, s’il était rebuté, pourrait faire au
riche dédaigneux. Cette milice fait aussi trop souvent la gloire des saints,
car l’extrême austérité marche quelquefois de compagnie avec la malpropreté,
alliance impie et contre laquelle les vrais amis de Dieu ne peuvent tonner
assez haut. Et que deviendrais-je, moi, pécheur stigmatisé sans profit pour le
ciel par la vermine de la pénitence ? me disais-je avec un accent de
désespoir qui m’aurait paru comique dans un autre ; me lever, marcher au
milieu de la chambre, ouvrir les fenêtres, tout cela me calmait un
instant ; mais le fléau me poursuivait partout. Les chaises, les tables,
les plafonds, les pavés, les murs étaient vivants ; je n’osais m’approcher
d’un meuble, de peur de revenir infecter ensuite tout ce qui est à moi.
Mon
valet de chambre est entré chez moi avant l’heure convenue, il avait éprouvé
les mêmes angoisses et de plus grandes, car le malheureux ne voulant, ne
pouvant pas grossir nos bagages, n’a pas de lit ; il pose sa paillasse à
terre afin d’éviter les canapés et les meubles du pays avec tous leurs
accessoires. Si j’insiste sur ces inconvénients, c’est qu’ils vous donnent la
mesure des vanteries des Russes, et du degré de civilisation matérielle où sont
parvenus les habitants de la plus belle partie de cet empire. En voyant entrer
ce pauvre Antonio les yeux rapetissés, le visage enflé, je n’eus pas besoin de
le questionner ; sans parler, il me montra un manteau devenu brun de bleu
qu’il était la veille. Ce manteau étendu sur une chaise me paraissait mobile,
c’était une broderie dont les fleurs rappelaient les dessins des tapis de
Perse ; à cette vue l’effroi nous saisit l’un et l’autre ; l’eau,
l’air, le feu, tous les éléments dont nous pouvions disposer furent mis à
contribution ; mais dans une pareille guerre la victoire elle-même est
encore une douleur ; enfin, purifié et habillé du mieux que je pus, je fis
semblant de déjeuner et me rendis au couvent, où m’attendait une autre armée
d’ennemis ; mais cette fois la cavalerie légère, cantonnée dans les plis
du froc des moines grecs, ne me causait plus la moindre frayeur, je venais de
soutenir l’assaut de bien d’autres soldats ; après les combats de géants de
la nuit, la guerre en plein jour et les escarmouches des éclaireurs me
paraissaient un jeu : pour parler sans figures, la morsure des punaises et
la peur des poux m’avait tellement aguerri contre les puces, que je ne
m’inquiétais pas plus des légères nuées de ces bêtes soulevées sous nos pas
dans les églises et autour des trésors du couvent, que de la poudre du chemin
ou de la cendre de l’âtre. Mon indifférence était telle qu’elle me faisait
honte à moi-même : il y a des maux auxquels on rougit de se résigner ;
c’est presque avouer qu’on les mérite...
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