Quid?

Comme pour beaucoup des gens, le grenier est l’endroit où j’entasse, avec seulement assez d’ordre pour me donner bonne conscience, tous les objets dont je n’ai pas ou plus l’usage dans la vie de tous les jours mais dont cependant je ne désire pas me débarrasser.

Ce grenier virtuel joue à peu près le même rôle. On y trouvera donc tous les objets qui ne me paraissent pas dignes de figurer au salon mais qui cependant me semblent suffisamment intéressants pour être conservés et, qui sais ? pour être montré aux amateurs de curiosités.

Mais encore ? Des idées que je n’ai pas eu le temps ou le désir d’approfondir, des citations qui me paraissent donner à penser, des images, des réflexions plus ou moins décousues sur des sujets plus ou moins sérieux, bref un bric à brac sans prétention mais peut-être pas totalement dénué d’intérêt. Aux curieux de se faire leur idée.

Mais attention à la poussière, et, pour ne point être déçu, n’oubliez pas que si les greniers peuvent recéler leur lot de bonnes surprises ils ne sont pas habituellement l’endroit où l’on dissimule ses possessions les plus précieuses.

Bonne fouille.

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dimanche 4 novembre 2012

Azincourt, morne plaine (2)




Puisque la première partie du récit de Michelet consacré à la bataille d’Azincourt semble avoir eu l’heur de plaire à certain(e)s, voici donc, à la demande générale et sous les acclamations, la suite du récit.
Et en bonus le célébrissime discours que l’Henry V de Shakespeare prononce avant la bataille, dit par Kenneth Branagh. Y a pas à dire, c’est beau, et rien que pour ça on pourrait presque (presque) pardonner à ces vaches d’Anglais de nous avoir foutu la pile ce jour-là.

« Les archers anglais, pour réveiller ces inertes masses, leur dardèrent, avec une extrême roideur, dix mille traits au visage. Les cavaliers de fer baissèrent la tête, autrement les traits auraient pénétré par les visières des casques. Alors, des deux ailes, de Tramecourt, d’Azincourt, s’ébranlèrent lourdement, à grands renforts d’éperons, deux escadrons français ; ils étaient conduits par deux excellents hommes d’armes, messire Clignet de Brabant, et messire Guillaume de Saveuse. Le premier escadron, venant de Tramecourt, fut inopinément criblé en flanc par un corps d’archers cachés dans le bois ; ni l’un ni l’autre escadron n’arriva.
De douze cents hommes qui exécutaient cette charge, il n’y en avait plus cent vingt, quand ils virent heurter, aux pieux des Anglais. La plupart avaient chu en route, hommes et chevaux, en pleine boue. Et plut au ciel que tous eussent tombé ; mais les autres, dont les chevaux étaient blessés, ne purent plus gouverner ces bêtes furieuses, qui revirent se ruer sur les rangs français. L’avant-garde, bien loin de pouvoir s’ouvrir pour les laisser passer, était, comme on l’a vu, serrée à ne pas se mouvoir. On peut juger des accidents terribles qui eurent lieu dans cette masse compacte, les chevaux s’effrayant, reculant, s’étouffant, jetant leurs cavaliers, ou les froissant dans leurs armures entre le fer et le fer.
Alors survinrent les Anglais. Laissant leur enceinte de pieux, jetant arcs et flèches, ils virent, fort à leur aise, avec les haches, les cognées, les lourdes épées et les massues plombées, démolir cette montagne d’hommes et de chevaux confondus. Avec le temps, ils virent à bout de nettoyer l’avant-garde, et entrèrent, leur roi en tête, dans la seconde bataille.
C’est peut-être à ce moment que dix-huit gentilshommes français seraient venus fondre sur le roi d’Angleterre. Ils avaient fait vœu, dit-on, de mourir ou de lui abattre sa couronne ; un d’eux en détacha un fleuron ; tous y périrent. Ce on dit ne suffit pas aux historiens ; ils l’ornèrent encore, ils en font une scène homérique où le roi combat sur le corps de son frère blessé, comme Achille sur celui de Patrocle. Puis, c’est le duc d’Alençon, commandant de l’armée française, qui tue le duc d’York, et fend la couronne du roi. Bientôt entouré, il se rend ; Henri lui tend la main ; mais déjà il était tué.
Ce qui est plus certain, c’est qu’à ce second moment de la bataille, le duc de Brabant arrivait en hâte. C’était le propre frère du duc de Bourgogne ; il semble être venu là pour laver l’honneur de la famille. Il arrivait bien tard, mais encore à temps pour mourir. Le brave prince avait laissé tous les siens derrière lui, il n’avait pas même vêtu sa cotte d’armes ; au défaut, il prit sa bannière, y fit un trou, y passa la tête, et se jeta à travers les Anglais, qui le tuèrent au moment même.
Restait l’arrière-garde, qui ne tarda pas à se dissiper. Une foule de cavaliers français, démontés, mais relevés par les valets, s’étaient tirés de la bataille et rendus aux Anglais. En ce moment, on vient dire au roi qu’un corps français pille ses bagages, et d’autre part il voit l’arrière-garde des Bretons ou Gascons qui faisaient mine de revenir sur lui. Il eut un moment de crainte, surtout voyant les siens embarrassés par tant de prisonniers ; il ordonna à l’instant que chaque homme eût à tuer le sien. Pas un n’obéissait ; ces soldats, sans chausses ni souliers, qui se voyaient en main les plus grands seigneurs de France et croyaient avoir fait fortune, on leur ordonnait de se ruiner... Alors le roi désigna deux cents hommes pour servir de bourreaux. Ce fut, dit l’historien, un spectacle effroyable de voir ces pauvres gens désarmés à qui on venait de donner parole, et qui, de sang-froid, furent égorgés, décapités, taillés en pièces !... L’alarme n’était rien. C’étaient des pillards du voisinage, des gens d’Azincourt, qui, malgré le duc de Bourgogne leur maître, avaient profité de l’occasion ; il les en punit sévèrement, quoiqu’ils eussent tiré du butin une riche épée pour son fils.
La bataille finie, les archers se hâtèrent de dépouiller les morts, tandis qu’ils étaient encore tièdes. Beaucoup furent tirés vivants de dessous les cadavres, entre autres le duc d’Orléans. Le lendemain, au départ, le vainqueur prit ou tua ce qui pouvait rester en vie. »


dimanche 28 octobre 2012

Azincourt, morne plaine





Le 25 Octobre 1415, jour de la Saint Crépin - à peu de choses près, il y a donc tout juste 597 ans - eut lieu la bataille d’Azincourt - sans doute une des plus fameuses défaites de la chevalerie française, qui faillit bien donner les clefs du royaume de France au roi d’Angleterre.
Que se serait-il passé si Henry V, désigné héritier du trône de France au traité de Troyes (1420), n’était pas mort juste deux mois, deux tout petits mois avant Charles VI ?
Jeanne d’Arc serait-elle resté paisiblement le reste de son âge à filer sa quenouille ? L’histoire de France se serait-elle arrêtée prématurément pour se confondre avec celle de l’Angleterre ? Y aurions-nous perdu au change ? Bien des questions sans réponses...
Ce qui n’est pas sans réponse, en revanche, c’est le pourquoi de cette défaite si française.
Voici comment Michelet décrit le début de la bataille.


« Les Anglais, ayant encore une nuit à eux, l’employèrent utilement à se préparer, à soigner l’âme et le corps, autant qu’il se pouvait. D’abord ils roulèrent leurs bannières, de peur de la pluie, mirent bas et plièrent les belles cottes d’armes qu’ils avaient endossés pour combattre. Puis, afin de passer confortablement cette froide nuit d’octobre, ils ouvrirent leurs malles et mirent sous eux de la paille qu’ils envoyaient chercher aux villages voisins. Les hommes d’armes remettaient des aiguillettes à leurs armures, les archers des cordes neuves aux arcs. Ils avaient depuis plusieurs jours taillé, aiguisé les pieux qu’ils plantaient ordinairement devant eux pour arrêter la gendarmerie. Tout en préparant la victoire, ces braves gens songeaient à leur salut ; ils se mettaient en règle du côté de Dieu et de la conscience. Ils se confessaient à la hâte, ceux du moins que les prêtres pouvaient expédier. Tout cela se faisait sans bruit, tout bas. Le roi avait ordonné le silence, sous peine, pour les gentlemen, de perdre leur cheval, et pour les autres l’oreille droite.
Du côté des Français, c’était autre chose. On s’occupait à faire des chevaliers. Partout de grands feux qui montraient tout à l’ennemi ; un bruit confus de gens qui criaient, s’appelaient, un vacarme de valets et de pages. Beaucoup de gentilshommes passèrent la nuit dans leurs lourdes armures, à cheval ; sans doute pour ne pas les salir dans la boue ; boue profonde, pluie froide ; ils étaient morfondus. Encore, s’il y avait eu de la musique... Les chevaux même étaient tristes ; pas un ne hennissait... A ce fâcheux augure, joignez les souvenirs ; Azincourt n’est pas loin de Créci.
(...)
Les deux armées faisaient un étrange contraste. Du côté des Français, trois escadrons énormes, comme trois forêts de lances, qui, dans cette plaine étroite, se succédaient à la file et s’étiraient en profondeur ; au front, le connétable, les princes, les ducs d’Orléans, de Bar, d’Alençon, les comtes de Nevers, d’Eu, de Richemont, de Vendôme, une foule de seigneurs, une iris éblouissante d’armures émaillées, d’écussons, de bannières, les chevaux bizarrement déguisés dans l’acier et dans l’or. Les Français avaient aussi des archers, des gens des communes ; mais où les mettre ? Les places étaient comptées, personne n’eut donné la sienne ; ces gens auraient fait tache en si noble assemblée. Il y avait des canons, mais il ne parait pas qu’on s’en soit servi ; probablement il n’y eut pas non plus de place pour eux.
L’armée anglaise n’était pas belle. Les archers n’avaient pas d’armure, souvent pas de souliers ; ils étaient pauvrement coiffés de cuir bouilli, d’osier même avec une croisure de fer ; les cognées et les haches, pendues à leur ceinture, leur donnaient un air de charpentiers. Plusieurs de ces bons ouvriers avaient baissé leurs chausses, pour être à l’aise et bien travailler, pour bander l’arc d’abord, puis pour manier la hache, quand ils pourraient sortir de leur enceinte de pieux, et charpenter ces masses immobiles.
Un fait bizarre, incroyable, et pourtant certain, c’est qu’en effet l’armée française ne put bouger, ni pour combattre, ni pour fuir. L’arrière-garde seule s’échappa.
Au moment décisif, lorsque le vieux Thomas de Herpinghem, ayant rangé l’armée anglaise, jeta son bâton en l’air en disant « Now strike ! », lorsque les Anglais eurent répondu par un formidable cri de dix milles hommes, l’armée française resta encore immobile à leur grand étonnement. Chevaux et chevaliers, tous parurent enchantés, ou morts dans leurs armures. Dans la réalité, c’est que ces grands chevaux de combat, sous la charge de leur pesant cavalier, de leur vaste caparaçon de fer, s’étaient profondément enfoncés des quatre pieds dans les terres fortes ; ils y étaient parfaitement établis, et ils ne s’en dépêtrèrent que pour avancer quelque peu au pas.
Tel est l’aveu des historiens du parti anglais, aveu modeste qui fait honneur à leur probité.
Lefebvre, Jean de Vaurin et Walsingham disent expressément que le champ n’était qu’une boue visqueuse. « La place estoit molle et effondrée des chevaux, en telle manière que à grant peine se pouvoient ravoir hors de la terre, tant elle estoit molle. »
« D’autre part, dit encore Lefebvre, les François estoient si chargés de harnois qu’ils ne pouvoient aller avant. Premièrement, estoient chargés de cottes d’acier, longues, passants les genoux et moult pesantes ; et pardessous harnois de jambes, et pardessus blancs harnois, et de plus bachinets de caruail... Ils étoient si pressés l’un de l’autre, qu’ils ne pouvaient lever leurs bras pour férir les ennemis, sinon qui estoient au front. »
Un autre historien du parti anglais nous apprend que les Français étaient rangés sur une profondeur de trente-deux hommes, tandis que les Anglais n’avaient que quatre rangs. Cette profondeur énorme des Français ne leur servait à rien ; leurs trente-deux rangs étaient tous, ou presque tous, de cavaliers ; la plupart, loin de pouvoir agir, ne voyaient même pas l’action ; les Anglais agirent tous. Des cinquante mille Français, deux ou trois mille seulement purent combattre les onze mille Anglais, ou du moins l’auraient pu, si leurs chevaux s’étaient tirés de la boue. »