Quid?

Comme pour beaucoup des gens, le grenier est l’endroit où j’entasse, avec seulement assez d’ordre pour me donner bonne conscience, tous les objets dont je n’ai pas ou plus l’usage dans la vie de tous les jours mais dont cependant je ne désire pas me débarrasser.

Ce grenier virtuel joue à peu près le même rôle. On y trouvera donc tous les objets qui ne me paraissent pas dignes de figurer au salon mais qui cependant me semblent suffisamment intéressants pour être conservés et, qui sais ? pour être montré aux amateurs de curiosités.

Mais encore ? Des idées que je n’ai pas eu le temps ou le désir d’approfondir, des citations qui me paraissent donner à penser, des images, des réflexions plus ou moins décousues sur des sujets plus ou moins sérieux, bref un bric à brac sans prétention mais peut-être pas totalement dénué d’intérêt. Aux curieux de se faire leur idée.

Mais attention à la poussière, et, pour ne point être déçu, n’oubliez pas que si les greniers peuvent recéler leur lot de bonnes surprises ils ne sont pas habituellement l’endroit où l’on dissimule ses possessions les plus précieuses.

Bonne fouille.

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vendredi 8 juin 2012

Eloge du préjugé




Dans In the air, George Clooney, qui passe son temps dans les aéroports, dit à peu près à sa jeune collègue, au moment d’effectuer les formalités pour l’embarquement (je cite de mémoire) : « Toujours se placer derrière des asiatiques. Ils sont très organisés, ça va plus vite ». La jeune femme se récrie : « mais c’est du racisme ! », et Clooney de répliquer : « Je fais comme ma grand-mère, je fonctionne par stéréotype, ça gagne du temps. »
J’aurais pu m’en tenir là, ou simplement rajouter qu’un préjugé (on appelle parfois ça aujourd'hui un amalgame) n’est le plus souvent qu’une vérité statistique, mais comme mon abnégation est sans borne, je vous livre en plus une véritable défense philosophique du préjugé, ce pelé, ce galeux d’où venait tout leur mal.
Et pourquoi, me direz-vous, ai-je choisi de l’illustrer avec une photographie de qui vous savez, au mépris du bon goût le plus élémentaire? Ah, réfléchissez un peu, je ne vais quand même pas tout vous dire. Ce serait beaucoup moins amusant.


« Vous voyez, Monsieur, que dans ce siècle de lumières, je ne crains pas d’avouer que chez la plupart d’entre nous les sentiments sont restés à l’état de nature ; qu’au lieu de secouer tous les vieux préjugés, nous y tenons au contraire tendrement ; et j’ajouterais même, pour notre plus grande honte, que nous les chérissons parce que ce sont des préjugés - et que plus longtemps ces préjugés ont régné, plus ils se sont répandus, plus nous les aimons. C’est que nous craignons d’exposer l’homme à vivre et à commercer avec ses semblables en ne disposant que de son propre fonds de raison, et cela parce que nous soupçonnons qu’en chacun ce fonds est petit, et que les hommes feraient mieux d’avoir recours, pour les guider à la banque générale et au capital constitué des nations et des siècles. Beaucoup de nos penseurs, au lieu de mettre au rebut les préjugés communs, emploient toute leur sagacité à découvrir la sagesse cachée qu’ils renferment. S’ils parviennent à leur but, et rarement ils le manquent, ils estiment qu’il vaut mieux garder le préjugé avec ce qu’il contient de raison que de se défaire de l’enveloppe pour ne garder que la raison toute nue ; et cela parce qu’un préjugé donne à la raison qu’il contient le motif qui fait sa force agissante et l’attrait qui assure sa permanence. En cas d’urgence le préjugé est toujours prêt à servir ; il a déjà déterminé l’esprit à ne s’écarter jamais de la voie de la sagesse et de la vertu, si bien qu’au moment de la décision, l’homme n’est pas abandonné à l’hésitation, travaillé par le doute et la perplexité. Le préjugé fait de la vertu une habitude et non une suite d’actions isolées. Par le préjugé fondé en raison, le devoir entre dans la nature de l’homme.
Sur ces questions, vos hommes de lettres et vos politiques sont d’un avis tout à fait différent, de même que chez nous tout le clan des esprits éclairés. Ils n’ont aucun respect pour la sagesse des autres ; mais en compensation ils font à la leur une confiance sans bornes. Il leur suffit toujours d’un seul motif pour détruire un ordre de choses ancien, c’est son ancienneté même. Quant à ce qui est nouveau, ils n’éprouvent aucune inquiétude au sujet de la durée d’un bâtiment construit à la hâte ; parce que la durée n’est d’aucune conséquence pour ceux qui estiment que rien ou presque rien ne s’est fait avant leur temps, et qui placent toutes leurs espérances dans l’innovation. Comme ils pensent très systématiquement que tout ce qui peut assurer quelque perpétuité est nuisible, ils ont déclaré une guerre inexpiable à toutes les institutions. Ils croient que les types de gouvernement peuvent varier comme la mode, sans que cela tire plus à conséquence ; et qu’il n’est nul besoin pour attacher les hommes à la constitution de leur pays, d’un autre principe que la commodité du moment. Ils semblent persuadé que le pacte entre le peuple et ses magistrats a ceci de singulier qu’il n’engage que le magistrat, sans condition de réciprocité : aussi la majesté du peuple est-elle en droit de dissoudre ledit pacte sans autre motif que sa volonté. Même leur attachement à leur pays n’existe qu’autant qu’il se rencontre avec tels de leurs projets flottants ; chez eux le patriotisme commence et finit avec le système politique qui s’accorde avec leur opinion du moment. » (Edmund Burke, Réflexions sur la Révolution française)

dimanche 18 mars 2012

Tempérament français (crisse de câlisse de tabarnak!)



Pourquoi les Français n’ont ils jamais réussi à établir de colonies dignes de ce nom sur le continent Nord-Américain, alors que les Anglais y ont fondé les colonies que l’on sait ?
A quoi ressemblerait le monde, et la France, aujourd’hui si l’Amérique du Nord parlait le français, et non l’anglais ? (je n’oublie pas nos cousins québécois, mais enfin, force est de reconnaître qu’ils sont fort minoritaires et que le Canada est, à toutes fins utiles, anglo-saxon).
Vastes questions qui, pour la première, appelle sans aucun doute des réponses multiples et érudites et, pour la seconde, invite à bien des rêveries.
Questions qui, à mon avis, ne sont d’un intérêt seulement historique. Il me semble évident en effet que le destin croisé des Français et des Anglais dans le nouveau monde nous apprend quelque chose sur le tempérament de l’un et l’autre peuple, et sur le rapport entre leurs tempéraments et leurs institutions.
Si vous n’en êtes pas convaincus, ou plus simplement si vous ne vous êtes jamais posés la question, lisez donc ce qui suit. Le premier extrait est tiré du premier tome de De la démocratie en Amérique, et le second de l’Ami des hommes, le grand œuvre de Mirabeau (père).
Ce sont, pour paraphraser Tocqueville, trois morceaux charmants et, me semble-t-il, pleins de vérité et de profondeur.

***

« Deux grandes nations de l’Europe ont peuplé cette portion du continent américain : les Français et les Anglais.
Les premiers n’ont pas tardé à contracter des unions avec les filles des indigènes ; mais le malheur voulut qu’il se trouvât une secrète affinité entre le caractère des indiens et le leur. Au lieu de donner aux barbares le goût et les habitudes de la vie civilisée, ce sont eux qui souvent se sont attachés avec passion à la vie sauvage ; ils sont devenus les hôtes les plus dangereux des déserts, et ont conquis l’amitié de l’Indien en exagérant ses vices et ses vertus. Monsieur de Sénonville, gouverneur du Canada, écrivait à Louis XIV en 1685 : « on a cru longtemps qu’il fallait approcher les sauvages de nous pour les franciser ; on a tout lieu de reconnaitre qu’on se trompait. Ceux qui se sont approchés de nous ne se sont pas rendus Français, et les Français qui les ont hantés sont devenus sauvages. Ils affectent de se mettre comme eux, de vivre comme eux. »
L’Anglais, au contraire, demeurant obstinément attaché aux opinions, aux usages et aux moindres habitudes de ses pères, est resté au milieu des solitudes américaines ce qu’il était au sein des villes de l’Europe ; il n’a donc voulu établir aucun contact avec des sauvages qu’il méprisait, et a évité avec soin de mêler son sang à celui des barbares.
Ainsi, tandis que le Français n’exerçait aucune influence salutaire sur les Indiens, l’Anglais leur était toujours étranger. »

*

« Un gouverneur, un intendant se prétendant tous les deux les maîtres et jamais d’accord ; un conseil pour la forme. Gaieté, libertinage, légèreté, vanité ; force fripons, très rarement d’honnêtes gens, souvent mécontents, et presque toujours inutiles. Au milieu de tout cela des héros faits pour faire honneur à l’humanité, et d’assez mauvais sujets capables, dans l’occasion, de traits d’héroïsme. Le vol des cœurs, pour ainsi dire, et le talent de l’amitié des naturels du pays. De belles entreprises, jamais de suite. Le fisc qui serre l’arbre naissant, et déjà s’attache aux branches. Le monopole dans toute sa pompe ; voilà nos colonies. »

« La terre était excellente dans ses productions, la mer la plus poissonneuse qui soit au monde, le commerce des pelleteries tout neuf et si abondant qu’on n’en savait que faire. Ils se déterminèrent en braves Français ; ils prirent tout, et tout de suite furent plus loin pour voir s’il n’y aurait pas encore quelque chose de meilleur. Ils étaient sept ; un demeure en Terre-Neuve et dit : « malgré ces brouillards, je tiens ici, et toute la pêche est à nous » ; deux en Acadie, qui bientôt se battirent entre eux, à cause qu’ils étaient trop serrés. Les quatre autres se furent poser à Québec, dont l’un fut à plain-pied par le plus beau chemin du monde s’établir dans la baie d’Hudson ; deux autres, pour prendre l’air, remontèrent le fleuve pendant quelque vingt-cinq, trente ou quarante jours, jargonnèrent avec les sauvages, et leur demandèrent des nouvelles, les filoutèrent de leur mieux, furent à la chasse des hommes avec les premiers qui les en prièrent sans leur demander pourquoi et seulement pour se désennuyer, fichèrent quatre bâtons en terre qu’ils appelèrent « forts », partout où il leur parût que s’assemblait la bonne compagnie, et surtout plantèrent force poteaux où ils eurent soin d’écrire avec du charbon : « De par le roi ». »
 
***

Et pour récompenser ceux qui auraient eu le courage de lire jusque là, une petite vidéo des têtes à claques. Ce n’est pas fin-fin, mais ça se laisse regarder. « Watch out man, watch out, j’tai à l’oeil ! »


mardi 24 janvier 2012

Tempérament russe



« Quoique les pères, au contrat de mariage de leurs filles, stipulent ordinairement que le mari ne les fouettera pas, cependant on ne saurait croire combien les femmes moscovites aiment à être battues : elles ne peuvent comprendre qu’elles possèdent le cœur de leur mari, s’il ne les bat comme il faut. Une conduite opposée, de sa part, est une marque d’indifférence impardonnable.
Voici une lettre qu’une d’elles écrivit dernièrement à sa mère :
Ma chère mère,
Je suis la plus malheureuse femme du monde ! Il n’y a rien que je n’aie fait pour me faire aimer de mon mari, et je n’ai jamais pu y réussir. Hier, j’avais mille affaires dans la maison ; je sortis, et je demeurais tout le jour dehors. Je crus, à mon retour, qu’il me battrait bien fort ; mais il ne me dit pas un seul mot. Ma sœur est bien autrement traitée : son mari la bat tous les jours ; elle ne peut pas regarder un homme, qu’il ne l’assomme soudain. Ils s’aiment beaucoup aussi, et ils vivent de la meilleure intelligence du monde. C’est ce qui la rend si fière. Mais je ne lui donnerai pas longtemps sujet de me mépriser. J’ai résolu de me faire aimer de mon mari, à quelque prix que ce soit : je le ferai si bien enrager qu’il faudra bien qu’il me donne des marques d’amitié. Il ne sera pas dit que je ne serai pas battue, et que je vivrai dans la maison sans que l’on pense à moi. La moindre chiquenaude qu’il me donnera, je crierai de toute ma force, afin qu’on s’imagine qu’il y va tout de bon, et je crois que si quelque voisin venait au secours, je l’étranglerais. Je vous supplie, ma chère mère, de vouloir bien représenter à mon mari qu’il me traite d’une manière indigne. Mon père, qui est un si honnête homme, n’agissait pas de même, et il me souvient, lorsque j’étais petite fille, qu’il me semblait quelquefois qu’il vous aimait trop.
Je vous embrasse ma chère mère. »

(Lettres persanes, lettre LI)

vendredi 6 janvier 2012

Des avantages et des inconvénients de l'histoire en politique



Nous ne puisons pas dans l’histoire les leçons de morale que nous pourrions en retirer. Au contraire, si l’on n’y prend garde, on peut s’en servir pour corrompre notre esprit et détruire notre bonheur. L’histoire est un grand livre ouvert pour notre instruction, c’est dans toutes les erreurs passées, c’est dans tous les maux qui ont accablé le genre humain qu’elle puise pour l’avenir les leçons de sagesse. Mais, dans un sens tout opposé, elle peut aussi servir la perversité, fournir des armes offensives et défensives aux différents partis qui se forment dans l’Eglise et dans l’Etat, leur procurer des moyens de perpétuer ou de ranimer leurs dissensions, leurs animosités, et de nourrir le feu de toutes les fureurs civiles. L’histoire, pour la plus grande partie, est composée des malheurs occasionnés dans ce monde par l’orgueil, par l’ambition, par l’avarice, par la vengeance, par la concupiscence, par la sédition, par l’hypocrisie, par un zèle inconsidéré, et par toute la suite des passions désordonnées, qui ébranlent le public par les mêmes

« tempêtes furieuses qui agitent l’état privé, et ôtent à la vie sa douceur. »

Ces vices sont les véritables causes de ces tempêtes. La religion, la morale, les lois, les prérogatives, les privilèges, les libertés, les droits de l’homme, en sont les prétextes. Les prétextes sont toujours présentés sous l’apparence spécieuse d’un bien réel. Voudriez-vous mettre les hommes à l’abri de la tyrannie et de la sédition en arrachant de l’esprit tous les principes auxquels ces prétextes frauduleux s’adressent ? Si vous le faisiez, vous arracheriez tout ce qui a quelque valeur dans les sentiments humains. Comme ce sont là toutes les choses qui servent de prétexte, de même aussi les acteurs ordinaires et les instruments dans ces grandes calamités publiques sont des rois, des prêtres, des magistrats, des sénats, des parlements, des assemblées nationales, des juges, des chefs militaires. Ce ne serait pas remédier au mal que de décider qu’il n’y aurait plus de monarque, plus de ministres d’Etat, ni de ministre des Evangiles, plus d’interprètes des lois, ni d’officiers généraux, plus de conseils publics. Vous pourriez changer les noms. Mais les choses doivent demeurer, sous une forme ou sous une autre.
Un certain quantum de pouvoir doit toujours exister dans la communauté, dans certaines mains et sous une dénomination quelconque. Les hommes sages appliqueront leurs remèdes aux vices, et non pas au nom des choses ; aux causes du mal qui sont permanentes, et non pas aux organes occasionnels par lesquels elles opèrent et aux formes fugitives sous lesquelles elles apparaissent. Sans quoi vous serez historiquement sage, et insensé dans la pratique.
Il est rare de trouver dans deux siècles qui se suivent le même caractère dans les prétextes et les mêmes formes dans les méfaits. La méchanceté est un peu plus inventive que cela. Etes-vous à discuter sur sa forme ? cette forme a déjà changé. Le même vice investit un nouveau corps. L’esprit se réincarne et, loin de perdre son activité par ces métamorphoses perpétuelles, il se renouvelle et acquiert des forces plus redoutables. Tandis que vous attachez son cadavre au gibet, ou que vous détruisez son tombeau, il continue ses ravages et n’est plus là où vous croyez le trouver. Vous vous faites peur avec des fantômes et des apparitions, tandis que votre maison est le repaire de voleurs. C’est là ce qui arrive à tous ceux qui, ne pénétrant jamais plus avant que l’écorce et l’enveloppe extérieure de l’histoire, s’imaginent déclarer la guerre à l’intolérance, à l’orgueil et à la cruauté tandis que, sous le prétexte d’abhorrer les principes dangereux des anciennes factions, ils autorisent et nourrissent les mêmes vices odieux dans des factions différentes, et peut-être dans de pires encore.


Edmund Burke, Réflexions sur la Révolution en France

dimanche 18 décembre 2011

Gardez votre lèvre supérieure rigide!




"Aurelle, mon ami, dit le docteur Watts, si vous voulez vivre estimé au milieu d’Anglais bien élevés, vous devez vous efforcer de comprendre le point de vue. Ils n’ont point de tendresse pour les tristes et méprisent les sentimentaux. Ceci s’applique à l’amour comme au patriotisme ou à la religion. Si vous voulez que le colonel vous méprise, arborez un drapeau à votre tunique. Si vous voulez que le Padre vous honnisse, faites-lui censurer des lettres pleines de momeries dévotes. Si vous voulez que Parker vous vomisse, pleurez en contemplant une photographie.
On a passé leur jeunesse à leur durcir la peau et le cœur. Ils ne craignent ni un coup de poing ni un coup du sort. Ils considèrent l’exagération comme le pire des vices et la froideur comme un signe d’aristocratie. Quand ils sont très malheureux, ils mettent un masque d’humour. Quand ils sont très heureux, ils ne disent rien du tout. Et au fond John Bull est terriblement sentimental, ce qui explique tout le reste."

Les silences du Colonel Bramble

mercredi 14 décembre 2011

"C'est un gentleman"




Deux récents billets, l’un de Jacques Etienne, l’autre de l’Amiral, ont réveillé mon anglomanie, qui ne demandait que cela, et m’ont fait me replonger dans la bible des anglophiles, à savoir Les silences du Colonel Bramble, d’où je tire illico, et pour votre plaisir, l’extrait suivant :

« Oui, ces hommes admirables sont par certains côtés demeurés des enfants : ils en ont le teint rose, le goût profond des jeux, et notre abri rustique m’apparait bien souvent comme une nursery de héros.
Mais j’ai en eux une confiance infinie : leur métier de constructeurs d’empire leur a inspiré une haute idée de leurs devoirs d’hommes blancs. Le colonel, Parker, sont des « sahibs » que rien ne fera dévier de la route qu’ils auront choisie. Mépriser le danger, tenir sous le feu, ce n’est même pas à leurs yeux un acte de courage, cela fait simplement partie d’une bonne éducation. D’un petit bouledogue qui tient tête à un gros chien, ils disent gravement : « C’est un gentleman. »
Et un gentleman, un vrai, c’est bien près d’être, voyez-vous, le type le plus sympathique qu’ait encore produit l’évolution du pitoyable groupe de mammifères qui fait en ce moment quelque bruit sur la terre. Dans l’effroyable méchanceté de l’espèce, les Anglais établissent une oasis de courtoisie et d’indifférence. Les hommes se détestent ; les Anglais s’ignorent. Je les aime beaucoup. »

Yes, indeed.

mardi 22 novembre 2011

Libéralisme érotique



Il est courant d’entendre aujourd’hui, de la part de ceux qui ont quelques lettres, que les penseurs libéraux seraient « individualistes », en ce sens qu’ils considéreraient les êtres humains comme des individus isolés, séparés les uns des autres, et reliés uniquement par des liens basés sur un calcul égoïste d’intérêt. Ce qui doit bien entendu être compris comme une condamnation dudit « libéralisme », qui n’aboutirait qu’à transformer les sociétés humaines en une poussière d’individus, asociaux, froids, et malheureux. La vie, en régime « libéral », serait en somme « mean, brutish and nasty », à défaut d’être « short » et « poor ».
Cette caractérisation présente quelque vraisemblance, à condition de ne pas y regarder de trop près, lorsque l’on pense à Hobbes ou à Locke. Elle est tout à fait fausse si l’on examine les écrits de Smith et, plus encore, ceux de Montesquieu.
Ce dernier, en bon Français, est sans doute l’un des philosophes qui a le plus profondément réfléchi à la question de la différence des sexes et à ce que cette différence implique pour la vie humaine en général, et pour l’ordre politique en particulier.
« Libéral » et « érotique » ne sont pas des termes que nous avons l’habitude de voir associés, et cependant, si j’osais, il me semble qu’il ne serait pas inapproprié de qualifier les écrits de Montesquieu de « libéralisme érotique ».
Oui, oui, vous avez bien lu. Vous ne me croyez pas ? Plongez-vous par exemple dans les Lettres persanes, en essayant d’oublier les sollicitations vulgaires et incessantes qui nous entourent, et dites moi ce que vous en pensez.
Et pour vous inciter à lire ou à relire ce livre merveilleux, scintillant d’esprit et impressionnant de profondeur, deux extraits, qui ont bien sûr pour sujet la différence :

« Après ce que je t’ai dit des mœurs de ce pays-ci, tu t’imagines facilement que les Français ne s’y piquent guère de constance. Ils croient qu’il est aussi ridicule de jurer à une femme qu’on l’aimera toujours, que de soutenir qu’on se portera toujours bien, ou qu’on sera toujours heureux. Quand ils promettent à une femme qu’ils l’aimeront toujours, ils supposent qu’elle, de son côté, leur promet d’être toujours aimable, et, si elle manque à sa parole, ils ne se croient plus engagés à la leur. » (lettre LV)

« Il faut, pour plaire aux femmes, un certain talent différent de celui qui leur plaît encore davantage : il consiste dans une espèce de badinage dans l’esprit qui les amuse en ce qu’il semble leur promettre à chaque instant ce que l’on ne peut tenir que dans de trop longs intervalles. » (lettre LXIII)

mercredi 9 novembre 2011

"Le seul bien dont il serait beau d'être avare"



« Pourquoi nous plaindre de la nature ? Ce n’est pas elle qui manque de générosité : la vie est assez longue pour qui sait en user. Mais l’un est dominé par une insatiable avarice ; l’autre s’applique laborieusement à d’inutiles travaux ; un autre se noie dans le vice ; un autre croupit dans l’inertie ; un autre est agité d’une ambition toujours dépendante du jugement d’autrui ; un autre, dans l’entrainement d’une passion mercantile, est poussé, par l’espoir du gain, sur toutes les terres, sur toutes les mers. Quelques-uns sont tourmentés de l’ardeur des combats ; toujours rêvant à mettre les autres en péril, ou craignant d’y tomber eux-mêmes : il en est qui, faisant à des supérieurs une cour sans profit, se dévouent à une servitude volontaire. Plusieurs ne s’occupent qu’à envier la fortune d’autrui, où à maudire la leur. Beaucoup d’autres, sans aucun but certain, cèdent à une légèreté irrésolue, inconstante, importune à elle-même, qui les jette sans cesse en de nouveaux projets. Quelques-uns ne trouvent à rien assez d’attraits pour exciter leur activité ; et c’est engourdi et bâillant que la mort vient les surprendre. De sorte que je tiens pour vraie cette sentence échappée comme un oracle au plus grand des poètes : « La plus petite partie de notre vie est celle que nous vivons. » »
(...)
« Nul ne laisse usurper son champ ; et, pour la plus petite discussion sur le bornage, on fait voler les pierres et les javelots ; et chacun souffre qu’on empiète sur sa vie ; bien plus, c’est nous-mêmes qui y introduisons le nouveau possesseur. On ne trouve personne qui veuille partager son argent ; et chacun distribue sa vie à tout-venant. Tous s’attachent à ménager leur patrimoine ; mais, dès qu’il s’agit de la perte du temps, ils sont prodigues à l’excès du seul bien dont il serait beau d’être avare. »
(Sénèque, De la brièveté de la vie)

Et pour une fois, une illustration musicale. Sénèque aurait-il apprécié? Oh, bah.

jeudi 27 octobre 2011

"Imitons Démocrite plutôt qu’Héraclite"



Fréquenter la blogosphère revient à faire une expérience particulière de l’âme humaine.
Bien des gens, en effet, protégés par leur anonymat et le caractère impersonnel des échanges, s’y laisse aller à leurs mauvais penchants. Ils se déboutonnent et semblent prendre plaisir à exhiber les parties les plus laides et les plus ridicules de leur anatomie spirituelle.
La vanité, particulièrement, se montre dans toute son ampleur et dans l’infinie variété de ses formes, sans doute parce qu’elle est un travers si répandue et sans doute aussi parce la blogosphère attire naturellement ceux qui, sans talent particulier, ont néanmoins une haute opinion d’eux-mêmes - ou qui voudraient tellement pouvoir entretenir une haute opinion d’eux-mêmes.
Il est si facile de se croire quelqu’un, seul derrière son écran. Pour beaucoup la tentation est simplement trop tentante.
Pour ne pas développer une misanthropie excessive, et par ailleurs désagréable à vivre, l’internaute fera donc bien de garder à l’esprit qu’internet a un effet déformant et que parfois les hommes valent mieux que leurs masques - parfois seulement, mais parfois quand même (parfois aussi ils sont pires, certes).
Il fera bien également de quitter régulièrement son écran pour s’adonner à la lecture lente et assidue de vieux livres - car ces vieux ouvrages, écrits avec un soin dont nous n’avons plus aujourd’hui qu’une trop vague idée, sont un parfait antidote contre la tentation de se croire quelqu’un. Ils nous ramènent sans efforts à notre vraie place et nous rappellent ce qu’est la véritable grandeur. Ils nous apprennent l’humilité, l’admiration et les vertus de la rumination. Et par ailleurs ils regorgent d’excellents conseils.
Tel celui-ci, que j’ai récemment retrouvé chez Sénèque. Ne jurerait-on pas que le précepteur de Néron connaissait internet, deux mille ans avant son apparition ?

« Il faut donc nous accoutumer à regarder les vices des hommes non comme odieux, mais comme ridicules ; imitons Démocrite plutôt qu’Héraclite. Car celui-ci pleurait toutes les fois qu’il sortait en public ; celui-là riait. L’un, dans tout ce que nous faisons, ne voyait que misère, l’autre que folie. Il faut donc attacher à tout peu d’importance, et tout supporter avec calme ; il est plus dans l’humanité de se moquer de la vie que de la déplorer. D’ailleurs, on mérite mieux du genre humain à en rire qu’à en pleurer. Dans le premier cas on laisse quelque place à l’espérance ; dans le second, il y a sottise à gémir sur ce qu’on désespère de pouvoir corriger. » (De la tranquillité de l’âme)

jeudi 13 octobre 2011

La France, pays de Descartes...


« Toutefois, leur façon de philosopher est fort commode, pour ceux qui n’ont que des esprits fort médiocres ; car l’obscurité des distinctions et des principes dont ils se servent est cause qu’ils peuvent parler de toutes choses aussi hardiment que s’ils les savaient, et soutenir tout ce qu’ils en disent contre les plus subtils et les plus habiles sans qu’on ait moyen de les convaincre. En quoi ils me semblent pareils à un aveugle qui, pour se battre sans désavantage contre un qui voit, l’aurait fait venir dans le fond de quelque cave fort obscure. » (Discours de la méthode)

Ca se bouscule au fond de la cave...





Et ça se bouscule à l'entrée...

jeudi 29 septembre 2011

Eloge de la lenteur



Pascal disait que tout le malheur des hommes venait de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre.
Je le paraphraserais volontiers en disant qu’une bonne partie de nos maux viennent de ce que nos gouvernants ne savent demeurer en repos à leur place ; qu’ils ne peuvent pas s’empêcher d’agir, de décider, de légiférer, de décréter, chaque jour que Dieu fait, sans se laisser ni le temps de la délibération ni le temps de l’observation. Tout problème qui se résout par l’action tranquille des simples citoyens parait un échec pour eux ; tout problème pour lequel aucune solution satisfaisante n’existe, et qu’il conviendrait donc de tolérer par crainte d’empirer la situation, est une intolérable offense personnelle, et malheur à celui qui leur suggérerait que ne pas agir est parfois le meilleur service qu’ils pourraient rendre à leur pays.
Que ne peuvent-ils méditer ce que Burke écrivait à un membre de l’Assemblée Nationale, au début de 1791 :

« Je tiens cet effort continu et ininterrompu des membres de votre Assemblée pour une des causes des maux qu’ils ont provoqué. Ceux qui travaillent sans trêve ne peuvent pas avoir de véritable jugement. Vous ne vous donnez jamais le temps de retrouver votre sang froid. Vous ne pouvez jamais examiner, à partir de la perspective qui convient, le travail que vous avez terminé, avant d’ordonner qu’il y soit mis un point final. Vous ne pouvez jamais planifier le futur à partir du passé. Vous n’allez jamais par le pays pour observer, avec calme et sérénité, quels effets vos mesures produisent sur leurs objets. Vous ne pouvez jamais sentir clairement dans quelle mesure le peuple a vu sa condition améliorée ou dégradée par ce que vous avez fait, s’il s’est dépravé ou s’il est devenu meilleur. Vous ne pouvez pas voir de vos propres yeux les souffrances et les malheurs que vous provoquez. Vous les connaissez, mais à distance, à travers les propos de ceux qui flattent toujours le pouvoir en place et qui, tout en vous présentant les doléances, attisent votre colère contre les opprimés. Tels sont quelques uns des effets d’un labeur incessant, lorsque les hommes épuisent leur attention, brûlent leur chandelle par les deux bouts, et se retrouvent dans l’obscurité. - Malo meorum negligentiam, quam istorum historum obscuram diligentiam. »

jeudi 22 septembre 2011

"Les plus grands gaspilleurs de la société"



Dans La richesse des nations (1776), Adam Smith écrivait, avec une pointe d’indignation qui ne lui était pas coutumière :

Les rois et les ministres font preuve de la plus haute impertinence et de la plus haute présomption lorsqu'ils prétendent diriger les affaires domestiques des particuliers et restreindre leurs dépenses, soit par des lois somptuaires, soit en prohibant l'importation de marchandises de luxe. Ils sont toujours eux-mêmes, et sans aucune exception, les plus grands gaspilleurs de la société. Qu'ils s'occupent bien de leurs propres dépenses et ils peuvent se reposer sur les particuliers pour bien s'occuper des leurs. Si leur propre extravagance ne ruine pas l'Etat, celle de leurs sujets ne le fera jamais.

Aujourd’hui, manifestement, rien n’a changé, à part les noms. Nous n’avons plus de rois ni de lois somptuaires, mais les pouvoirs publics prétendent toujours savoir mieux que les particuliers comment ils doivent dépenser leur argent. En fait, la prémisse tacite de presque toutes leurs actions et de la plupart de leurs discours semble être que seul l’argent dépensé par l’Etat peut être bien dépensé. Et pendant ce temps, nos gouvernements démocratiques sont, très exactement comme les souverains d’antan, « les plus grands gaspilleurs de la société ». Assis sur des montagnes de dettes, ils font les gros yeux aux banquiers imprudents, poussent des cris d’orfraie devant les salaires « excessifs » de certains patrons, morigènent et taxent les particuliers pour leur apprendre à bien consommer et à ne pas « gaspiller » les ressources.
Cette mauvaise comédie, qui n’a même pas pour elle le charme de la nouveauté, pourrait nous inciter au cynisme et au découragement, mais je préfère y trouver un motif d’optimisme : le mal est probablement sans remède - ou tout au moins destiné à réapparaitre régulièrement - mais, avec du courage et de la détermination, le patient y survivra. Comme il y a toujours survécu.



dimanche 11 septembre 2011

La citation du jour (2)



"Il est préférable de chérir l'humanité et la vertu en laissant beaucoup à la libre volonté, au risque même de ne pas remplir entièrement l'objet qu'on se propose, que de travailler à réduire les hommes à n'être que de pures machines et les instruments d'une bienfaisance politique. Le monde y gagnera de toutes manières parce que, sans la liberté, il ne peut point exister de vertu."

Edmund Burke, Réflexions sur la Révolution en France

vendredi 9 septembre 2011

La citation du jour (1)

"Nous vivons dans un temps où l'argent est nécessaire, même pour faire les choses qui valent mieux que lui. Il faut le mépriser et le garder."

Tocqueville, lettre à Gobineau, 8 janvier 1856