Dans In the air, George Clooney, qui passe son temps dans les aéroports,
dit à peu près à sa jeune collègue, au moment d’effectuer les formalités pour l’embarquement
(je cite de mémoire) : « Toujours se placer derrière des asiatiques. Ils
sont très organisés, ça va plus vite ». La jeune femme se récrie : « mais
c’est du racisme ! », et Clooney de répliquer : « Je fais comme
ma grand-mère, je fonctionne par stéréotype, ça gagne du temps. »
J’aurais pu m’en tenir là, ou
simplement rajouter qu’un préjugé (on appelle parfois ça aujourd'hui un amalgame) n’est le plus souvent qu’une vérité
statistique, mais comme mon abnégation est sans borne, je vous livre en plus
une véritable défense philosophique du préjugé, ce pelé, ce galeux d’où venait
tout leur mal.
Et pourquoi, me direz-vous, ai-je
choisi de l’illustrer avec une photographie de qui vous savez, au mépris du bon
goût le plus élémentaire? Ah, réfléchissez un peu, je ne vais quand même pas
tout vous dire. Ce serait beaucoup moins amusant.
« Vous voyez, Monsieur, que
dans ce siècle de lumières, je ne crains pas d’avouer que chez la plupart
d’entre nous les sentiments sont restés à l’état de nature ; qu’au lieu de
secouer tous les vieux préjugés, nous y tenons au contraire tendrement ;
et j’ajouterais même, pour notre plus grande honte, que nous les chérissons
parce que ce sont des préjugés - et que plus longtemps ces préjugés ont régné,
plus ils se sont répandus, plus nous les aimons. C’est que nous craignons
d’exposer l’homme à vivre et à commercer avec ses semblables en ne disposant
que de son propre fonds de raison, et cela parce que nous soupçonnons qu’en
chacun ce fonds est petit, et que les hommes feraient mieux d’avoir recours,
pour les guider à la banque générale et au capital constitué des nations et des
siècles. Beaucoup de nos penseurs, au lieu de mettre au rebut les préjugés
communs, emploient toute leur sagacité à découvrir la sagesse cachée qu’ils
renferment. S’ils parviennent à leur but, et rarement ils le manquent, ils
estiment qu’il vaut mieux garder le préjugé avec ce qu’il contient de raison
que de se défaire de l’enveloppe pour ne garder que la raison toute nue ;
et cela parce qu’un préjugé donne à la raison qu’il contient le motif qui fait
sa force agissante et l’attrait qui assure sa permanence. En cas d’urgence le
préjugé est toujours prêt à servir ; il a déjà déterminé l’esprit à ne
s’écarter jamais de la voie de la sagesse et de la vertu, si bien qu’au moment
de la décision, l’homme n’est pas abandonné à l’hésitation, travaillé par le
doute et la perplexité. Le préjugé fait de la vertu une habitude et non une
suite d’actions isolées. Par le préjugé fondé en raison, le devoir entre dans
la nature de l’homme.
Sur ces questions, vos hommes de
lettres et vos politiques sont d’un avis tout à fait différent, de même que
chez nous tout le clan des esprits éclairés. Ils n’ont aucun respect pour la
sagesse des autres ; mais en compensation ils font à la leur une confiance
sans bornes. Il leur suffit toujours d’un seul motif pour détruire un ordre de
choses ancien, c’est son ancienneté même. Quant à ce qui est nouveau, ils
n’éprouvent aucune inquiétude au sujet de la durée d’un bâtiment construit à la
hâte ; parce que la durée n’est d’aucune conséquence pour ceux qui
estiment que rien ou presque rien ne s’est fait avant leur temps, et qui
placent toutes leurs espérances dans l’innovation. Comme ils pensent très
systématiquement que tout ce qui peut assurer quelque perpétuité est nuisible,
ils ont déclaré une guerre inexpiable à toutes les institutions. Ils croient
que les types de gouvernement peuvent varier comme la mode, sans que cela tire
plus à conséquence ; et qu’il n’est nul besoin pour attacher les hommes à
la constitution de leur pays, d’un autre principe que la commodité du moment.
Ils semblent persuadé que le pacte entre le peuple et ses magistrats a ceci de
singulier qu’il n’engage que le magistrat, sans condition de réciprocité :
aussi la majesté du peuple est-elle en droit de dissoudre ledit pacte sans
autre motif que sa volonté. Même leur attachement à leur pays n’existe
qu’autant qu’il se rencontre avec tels de leurs projets flottants ; chez
eux le patriotisme commence et finit avec le système politique qui s’accorde
avec leur opinion du moment. » (Edmund Burke, Réflexions sur la Révolution française)
Comment Burke a t-il pu connaître les mêmes gauchistes que nous ? c'est étonnant.
RépondreSupprimerA moins que les humains ne passent leur temps à répéter les même erreurs...ce qui serait diabolique !
Merci Aristide de m'avoir fait découvrir ce texte remarquable.
C'est que, chère Dixie, il y a une parenté certaine entre les gauchistes dont parle Burke et le camarade Mélenchon. Ce n'est pas sans raison qu'il se revendique des sans-culottes et de 1793.
SupprimerLe français ne lisant ps plus d un livre par an, il ne risque pas de découvrir l’intéressante lecture d'un ouvrage d' un Edmond Burke, les staliniens ont de beaux jours devant eux.
RépondreSupprimerIl n'y a pas un mot à changer à ce texte magnifique par le fond et la forme.
RépondreSupprimerSauf que chez nous, c'est plutôt le peuple qu'il convient de dissoudre, lorsqu'il ne plaît pas aux magistrats (du SM).
RépondreSupprimerLe processus est en bonne voie.
SupprimerEt pendant que j'y pense : vous serait-il possible de prendre un pseudonyme la prochaine fois? Merci.
SupprimerJe confesse humblement que j'ai un préjugé très négatif à l'égard des communistes braillards.
RépondreSupprimerC'est parce que vos sentiments sont restés à l'état de nature. C'est très bien.
SupprimerMelenchon n'aime pas perdre
RépondreSupprimerhttp://www.bfmtv.com/jean-luc-melenchon-tendu-apres-sa-defaite-actu28962.html
Visiblement, citer Burke est assurément la marque des grands esprits. J'avais fait un billet en décembre 2009 dans lequel était reproduit ce passage précis.
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