Quid?

Comme pour beaucoup des gens, le grenier est l’endroit où j’entasse, avec seulement assez d’ordre pour me donner bonne conscience, tous les objets dont je n’ai pas ou plus l’usage dans la vie de tous les jours mais dont cependant je ne désire pas me débarrasser.

Ce grenier virtuel joue à peu près le même rôle. On y trouvera donc tous les objets qui ne me paraissent pas dignes de figurer au salon mais qui cependant me semblent suffisamment intéressants pour être conservés et, qui sais ? pour être montré aux amateurs de curiosités.

Mais encore ? Des idées que je n’ai pas eu le temps ou le désir d’approfondir, des citations qui me paraissent donner à penser, des images, des réflexions plus ou moins décousues sur des sujets plus ou moins sérieux, bref un bric à brac sans prétention mais peut-être pas totalement dénué d’intérêt. Aux curieux de se faire leur idée.

Mais attention à la poussière, et, pour ne point être déçu, n’oubliez pas que si les greniers peuvent recéler leur lot de bonnes surprises ils ne sont pas habituellement l’endroit où l’on dissimule ses possessions les plus précieuses.

Bonne fouille.

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mardi 24 janvier 2012

Tempérament russe



« Quoique les pères, au contrat de mariage de leurs filles, stipulent ordinairement que le mari ne les fouettera pas, cependant on ne saurait croire combien les femmes moscovites aiment à être battues : elles ne peuvent comprendre qu’elles possèdent le cœur de leur mari, s’il ne les bat comme il faut. Une conduite opposée, de sa part, est une marque d’indifférence impardonnable.
Voici une lettre qu’une d’elles écrivit dernièrement à sa mère :
Ma chère mère,
Je suis la plus malheureuse femme du monde ! Il n’y a rien que je n’aie fait pour me faire aimer de mon mari, et je n’ai jamais pu y réussir. Hier, j’avais mille affaires dans la maison ; je sortis, et je demeurais tout le jour dehors. Je crus, à mon retour, qu’il me battrait bien fort ; mais il ne me dit pas un seul mot. Ma sœur est bien autrement traitée : son mari la bat tous les jours ; elle ne peut pas regarder un homme, qu’il ne l’assomme soudain. Ils s’aiment beaucoup aussi, et ils vivent de la meilleure intelligence du monde. C’est ce qui la rend si fière. Mais je ne lui donnerai pas longtemps sujet de me mépriser. J’ai résolu de me faire aimer de mon mari, à quelque prix que ce soit : je le ferai si bien enrager qu’il faudra bien qu’il me donne des marques d’amitié. Il ne sera pas dit que je ne serai pas battue, et que je vivrai dans la maison sans que l’on pense à moi. La moindre chiquenaude qu’il me donnera, je crierai de toute ma force, afin qu’on s’imagine qu’il y va tout de bon, et je crois que si quelque voisin venait au secours, je l’étranglerais. Je vous supplie, ma chère mère, de vouloir bien représenter à mon mari qu’il me traite d’une manière indigne. Mon père, qui est un si honnête homme, n’agissait pas de même, et il me souvient, lorsque j’étais petite fille, qu’il me semblait quelquefois qu’il vous aimait trop.
Je vous embrasse ma chère mère. »

(Lettres persanes, lettre LI)

mardi 22 novembre 2011

Libéralisme érotique



Il est courant d’entendre aujourd’hui, de la part de ceux qui ont quelques lettres, que les penseurs libéraux seraient « individualistes », en ce sens qu’ils considéreraient les êtres humains comme des individus isolés, séparés les uns des autres, et reliés uniquement par des liens basés sur un calcul égoïste d’intérêt. Ce qui doit bien entendu être compris comme une condamnation dudit « libéralisme », qui n’aboutirait qu’à transformer les sociétés humaines en une poussière d’individus, asociaux, froids, et malheureux. La vie, en régime « libéral », serait en somme « mean, brutish and nasty », à défaut d’être « short » et « poor ».
Cette caractérisation présente quelque vraisemblance, à condition de ne pas y regarder de trop près, lorsque l’on pense à Hobbes ou à Locke. Elle est tout à fait fausse si l’on examine les écrits de Smith et, plus encore, ceux de Montesquieu.
Ce dernier, en bon Français, est sans doute l’un des philosophes qui a le plus profondément réfléchi à la question de la différence des sexes et à ce que cette différence implique pour la vie humaine en général, et pour l’ordre politique en particulier.
« Libéral » et « érotique » ne sont pas des termes que nous avons l’habitude de voir associés, et cependant, si j’osais, il me semble qu’il ne serait pas inapproprié de qualifier les écrits de Montesquieu de « libéralisme érotique ».
Oui, oui, vous avez bien lu. Vous ne me croyez pas ? Plongez-vous par exemple dans les Lettres persanes, en essayant d’oublier les sollicitations vulgaires et incessantes qui nous entourent, et dites moi ce que vous en pensez.
Et pour vous inciter à lire ou à relire ce livre merveilleux, scintillant d’esprit et impressionnant de profondeur, deux extraits, qui ont bien sûr pour sujet la différence :

« Après ce que je t’ai dit des mœurs de ce pays-ci, tu t’imagines facilement que les Français ne s’y piquent guère de constance. Ils croient qu’il est aussi ridicule de jurer à une femme qu’on l’aimera toujours, que de soutenir qu’on se portera toujours bien, ou qu’on sera toujours heureux. Quand ils promettent à une femme qu’ils l’aimeront toujours, ils supposent qu’elle, de son côté, leur promet d’être toujours aimable, et, si elle manque à sa parole, ils ne se croient plus engagés à la leur. » (lettre LV)

« Il faut, pour plaire aux femmes, un certain talent différent de celui qui leur plaît encore davantage : il consiste dans une espèce de badinage dans l’esprit qui les amuse en ce qu’il semble leur promettre à chaque instant ce que l’on ne peut tenir que dans de trop longs intervalles. » (lettre LXIII)