En 1848, Tocqueville signalait à ses collègues députés que le socialisme naissant n'était pas sans analogies, sur certains points, avec l'Ancien Régime finissant. Observation destinée à l'évidence à faire rager les gauchistes de l'époque, mais néanmoins vraie. Si vous en doutez, lisez donc ce qui suit et remplacez simplement "la cour" par "l'Etat". Quant à la machine de Marly, je vous laisse trouver par vous même l'analogie.
Et même si la comparaison ne vous convainc pas, vous aurez du moins appris (je suppose) ce qu'était cette fameuse machine.
« En 1689, la France,
attaquée par l’Europe, se regarde, et voit qu’au bout de dix années de paix
elle est ruinée. Qui a fait cette ruine ? Deux choses qui arrivent au
déclin des empires : le découragement général et la diminution du travail,
la complication progressive de l’administration et des dépenses. Telle est la
fin de l’empire romain. Ajoutez-y l’amputation énorme que la France vient de
faire sur elle-même.
En 1661, à l’avènement de
Colbert, il n’y avait qu’une cour, toute petite, et qui tenait dans Saint-Germain.
Depuis 1670, Colbert fut condamné à faire ce monstrueux Versailles. Lorsque
Louvois le remplace comme surintendant des bâtiments, c’est bien pis. On bâtit
partout. Au lieu d’une cour, il y en a dix, et Versailles fait des petits.
Sans parler de Monsieur qui
réside à Saint-Cloud, ni du Chantilly des Condé, tout le gracieux amphithéâtre
qui couronne la Seine, se couvre de maisons royales. Le Dauphin maintenant est
devenu un homme, et il a sa cour à Meudon. Les enfants naturels du roi, de La
Vallière, de Montespan, fils et filles, reconnus, mariés, tiennent un grand
état. Les Condé et les Orléans épousent ces filles de l’amour, les petites
reines légitimées de France. Chacune
devient un centre, a sa cour et ses courtisans. De Villers-Cotterêts à Chantilly
ou à Anet, de Fontainebleau ou de Choisy à Sceaux, à Meudon, à Saint-Cloud de
Rueil à Marly, à Saint-Germain, tout est palais, tout est Versailles.
Ainsi, de plus en plus, dans
l’amaigrissement de la France, le centre monarchique va grossissant, se
compliquant. Ce n’est plus un soleil, c’est tout un système solaire, où des
astres nombreux gravitent autour de l’astre dominant.
Celui-ci pâlirait, si de nouveaux
rayons ne lui venaient toujours. Versailles, que l’on croyait fini, va
croissant, s’augmentant, comme par une végétation naturelle. Il pousse vers
Paris des appendices énormes, vers la campagne l’élégant Trianon, les jardins
de Clagny, l’intéressant asile de Saint-Cyr ; enfin ce qui est le plus
grand dans cette grandeur, le Versailles souterrain, les prodigieux réservoirs,
l’ensemble des canaux, de tuyaux qui les alimentent, le mystérieux labyrinthe
de la cité des eaux.
Louvois, par son système
d’employer le soldat, de le faire terrassier, maçon, put dépasser Colbert. Il
gagea d’effacer le Pont-du-Gard et les œuvres de Rome, promit d’amener à
Versailles toute une rivière, celle de l’Eure. Des régiments entiers périrent à
ce travail malsain. On venait de bâtir pour eux les Invalides. Ils n’en eurent
pas besoin. Un aqueduc de deux cents pieds de haut, l’aqueduc de Maintenon,
inachevé et inutile, fut le monument funéraire des pauvres soldats immolés.
Mais rien n’exprima mieux cette
terrible administration que la merveille de Marly. Merveille en opposition
violente avec le paysage, un démenti à la nature. L’aimable caractère de la
Seine, autour de Paris, c’est son indécision, son allure molle et paresseuse de
libre voyageuse qui se soucie peu d’arriver. D’autant plus dur semblait son
arrêt, à Marly. Là la main tyrannique de Colbert, de Louvois, de par le roi, la
faisait prisonnière d’Etat, condamnée aux travaux forcés. Nulles galères de
Toulon, avec leur gindre de forçats, n’étaient si fatigantes à voir et à
entendre que l’appareil terrible où la pauvre rivière était contrainte de
monter. Barrée par une digue, dans sa chute forcée, elle devait tourner
quatorze roues immenses de soixante-douze pieds de haut. Ces grossières roues
de bois avec des frottements étranges et des pertes de force énormes, mettaient
en jeu soixante-quatorze pompes, qui buvaient la rivière, la montaient et la
dégorgeaient à cent cinquante pieds de hauteur. De ce réservoir à mi-côte, par
soixante-dix-neuf autres pompes, l’eau montait encore à cent soixante-quatorze
pieds. Est-ce tout ? Non, soixante-dix-huit pompes, par un dernier effort,
la poussaient au haut d’une tour, d’où un aqueduc de trente-six arcades, haut
de soixante-neuf pieds, la menait enfin à Marly. Un appareil si compliqué,
d’aspect énigmatique, qui couvrait la montagne dans une étendue de deux milles
pieds, embarrassait l’esprit. Les grincements, les sifflements des ces rouages
difficiles et souvent mal d’accord, c’était un sabbat, un supplice. L’ensemble,
si on le saisissait, était celui d’un monstre, mais d’un monstre asthmatique
qui n’aspire et respire qu’avec le plus cruel effort. Quel résultat ?
petit, un simple amusement, une cascade médiocre. »
Michelet, Histoire de France, tome XIV