Février 1848, Louis-Philippe vient d’être chassé par l’émeute
parisienne, la deuxième République est proclamée. Quelques semaines plus tard
ont lieu les élections à l’Assemblée Nationale. Frédéric, le
« héros » de L’éducation sentimentale, « homme de toutes les faiblesses », se laisse persuader
qu’il pourrait y être élu. Mais pour y parvenir il a besoin d’être recommandé
aux électeurs de sa circonscription par un club politique de la capitale. Le
tout est donc de trouver un club qui veuille bien parrainer sa candidature...
Mais Dussardier se mit en
recherche, et lui annonça qu’il existait, rue Saint-Jacques, un club intitulé Le club de l’intelligence. Un nom pareil
donnait bon espoir. D’ailleurs, il amènerait des amis.
(...)
Ils passèrent par une allée, puis
furent introduits dans une grande pièce, à usage de menuisier sans doute, et
dont les murs encore neufs sentaient le plâtre. Quatre quinquets accrochés
parallèlement y faisaient une lumière désagréable. Sur une estrade, au fond, il
y avait un bureau avec une sonnette, en dessous une table figurant la tribune,
et de chaque côté deux autres plus basses, pour les secrétaires. L’auditoire
qui garnissait les bancs était composé de vieux rapins, de pions, d’hommes de
lettres inédits. Sur ces lignes de paletots à collets gras, on voyait de place
en place le bonnet d’une femme ou le bourgeron d’un ouvrier. Le fond de la
salle était même plein d’ouvriers, venus là, sans doute, par désœuvrement, ou
qu’avaient introduits des orateurs pour se faire applaudir.
(...)
Il aperçut, devant lui, Pellerin
à la tribune. L’artiste le prit de haut avec la foule.
- « Je voudrais savoir un
peu où est le candidat de l’Art dans tout cela ? Moi, j’ai fait un
tableau... »
- « Nous n’avons que faire
des tableaux ! » dit brusquement un homme maigre, ayant des plaques
rouges aux pommettes.
Pellerin se récria qu’on
l’interrompait.
Mais l’autre, d’un ton
tragique :
- « Est-ce que le
gouvernement n’aurait pas dû déjà abolir, par un décret, la prostitution et la
misère ? »
Et, cette parole lui ayant livré
tout de suite la faveur du peuple, il tonna contre la corruption des grandes
villes.
- « Honte et infamie !
On devrait happer les bourgeois au sortir de la Maison-d’or et leur cracher à
la figure ! Au moins, si le gouvernement ne favorisait pas la
débauche ! Mais les employés de l’octroi sont envers nos filles et nos
sœurs d’une indécence !... »
Une voix proféra de loin :
- « C’est
rigolo ! »
- « A la porte ! »
- « On tire de nous des
contributions pour solder le libertinage ! Ainsi, les forts appointements
d’acteur... »
- « A moi ! »
s’écria Delmar.
Il bondit à la tribune, écarta
tout le monde, prit sa pose ; et, déclarant qu’il méprisait d’aussi plates
accusations, s’étendit sur la mission civilisatrice du comédien. Puisque le
théâtre était le foyer de l’instruction nationale, il votait pour la réforme du
théâtre ; et, d’abord, plus de directions, plus de privilèges !
- « Oui ! d’aucune
sorte ! »
Le jeu de l’acteur échauffait la
multitude, et des motions subversives se croisaient.
- « Plus d’académies !
Plus d’Institut ! »
- « Plus de
missions ! »
- « Plus de
baccalauréat ! »
- « A bas les grades
universitaires ! »
- « Conservons les »,
dit Sénécal, « mais qu’ils soient conférés par le suffrage universel, par
le Peuple, seul vrai juge ! »
Le plus utile, d’ailleurs,
n’était pas cela. Il fallait d’abord passer le niveau sur la tête des
riches ! Et il les représenta se gorgeant de crimes sous leurs plafonds
dorés, tandis que les pauvres, se tordant de faim dans leurs galetas,
cultivaient toutes les vertus. Les applaudissements devinrent si forts, qu’il
s’interrompit. Pendant quelques minutes, il resta les paupières closes, la tête
renversée et comme se berçant sur cette
colère qu’il soulevait.
Puis, il se remit à parler d’une
façon dogmatique, en phrases impérieuses comme des lois. L’Etat devait
s’emparer de la Banque et des Assurances. Les héritages seraient abolis. On
établirait un fond social pour les travailleurs. Bien d’autres mesures étaient
bonnes dans l’avenir. Celles-là, pour le moment, suffisaient ; et,
revenant aux élections :
- « Il nous faut des
citoyens purs, des hommes entièrement neufs ! Quelqu’un se
présente-t-il ? »
Frédéric se leva.
Ou bien Flaubert est des plus grands auteurs de science-fiction ou bien rien ne change jamais.
RépondreSupprimerBonne année.
Le propre des grands écrivains, les vrais, est d'être en avance sur leur temps, de percevoir avec 50 ou 100 ans d'avance sur leurs contemporains les évolutions des moeurs et de la politique.
SupprimerBonne année à vous aussi.
Je ne savais que Mélenchon était capable de voyager à travers le temps; là je suis scotché ou alors connaîtrait il l' uchronie.
RépondreSupprimerJe descends au salon , on peut causer bagnole.
Je ne sais pas si le camarade Mélenchon connait bien Flaubert, mais il me semble évident que Flaubert a bien connu le sieur Mélenchon.
SupprimerBonjour Aristide, je suis stupéfait de constater à quel point des faits datant de 1848 (en même temps ce n'est pas si loin sur l'échelle du temps) illustrent parfaitement l'essence de la gauche française de 2013. Surtout que des gauches, on en a pas qu'une. Fouyouyou, je ne saurai traduire quel sentiment j'éprouve devant tant de bêtises.
RépondreSupprimerLe pouvoir au peuple, d'accord, mais si le peuple est idiot, ça veut dire que la connerie gouverne.
Eh oui, on s'y croirait, hein?
Supprimer''Il nous faut des hommes neufs,des purs''
RépondreSupprimerFrédéric se leva...
Le fumier!
Il m'a pris mon job!
Non, non, il n'a pas été accepté. Vous pouvez encore postuler.
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