Louis Joseph de Bourbon, duc de
Vendôme, fut l’un des grands généraux de Louis XIV, mais il fut aussi l’un des
personnages les plus hauts en couleurs de cette cour qui n’en manquait pas. Le marquis
d’Argenson disait de lui qu’il avait poussé le libertinage, la
malpropreté et la paresse à un excès prodigieux.
Nous gémissons ou nous nous indignons sur les mœurs, les prébendes, la
sottise et la malhonnêteté de notre classe politique, et nous n’avons que trop
de raisons de le faire. Pourtant nous ne devons pas perdre de vue que le vice ne
connait pas d’époque et qu’être gouverné par des sots bien nés n’est pas
toujours un sort plus enviable que de subir les « élus de la République ». Constatation désolante ou
consolante selon le point de vue auquel on se place, mais en tous cas, je le
crois, propre à nous donner une plus juste appréciation des limites de la
politique et de la nature humaine.
Et puis Saint-Simon écrit si bien...
« A mesure que son rang
s’éleva et que sa faveur augmenta, sa hauteur, son peu de ménagement, son
opiniâtreté jusqu’à l’entêtement, tout cela crût à proportion, jusqu’à se
rendre inutile toute espèce d’avis, et se rendre inaccessible qu’à un nombre
très petit de familiers, et à ses valets. La louange, puis l’admiration, enfin
l’adoration, furent le canal unique par lequel on pût approcher ce demi-dieu,
qui soutenait des thèses ineptes sans que personne osât, non pas contredire,
mais ne pas approuver. Il connut et abusa plus que personne de la bassesse du
Français. Peu à peu il accoutuma les subalternes, puis de l’un à l’autre toute
son armée, à ne l’appeler plus que Monseigneur
et Votre Altesse. En moins de rien
cette gangrène gagna jusqu’aux lieutenants généraux et aux gens les plus
distingués, dont pas un, comme des moutons à l’exemple les uns des autres,
n’osa plus lui parler autrement, et qui, l’usage ayant passé en droit, y
auraient hasardé l’insulte si quelqu’un d’eux se fut avisé de lui parler
autrement.
Ce qui est prodigieux à qui a
connu le Roi galant aux dames une si longue partie de sa vie, dévot l’autre,
souvent avec importunité pour autrui, et, dans toutes ces deux parties de sa
vie, plein d’une juste, mais d’une singulière horreur pour tous les habitants
de Sodome, et jusqu’au moindre soupçon de ce vice, Monsieur de Vendôme y fut
plus salement plongé toute sa vie que personne, et si publiquement, que
lui-même n’en faisait pas plus de façon que de la plus légère et de la plus
ordinaire galanterie, sans que le Roi, qui l’avait toujours su, l’eût jamais
trouvé mauvais, ni qu’il en eut été moins bien avec lui. Ce scandale le suivit
toute sa vie à la cour, à Anet
, aux
armées. Ses valets et des officiers subalternes satisfirent toujours cet
horrible goût, étaient connus pour tels, et comme tels étaient courtisés des
familiers de M. de Vendôme et de ce qui voulait s’avancer auprès de lui. On a
vu avec quelle audacieuse effronterie il fit publiquement le grand remède
par
deux fois, pris congé pour l’aller faire, qu’il fut le premier qui l’ait osé,
et que sa santé devint la nouvelle de la cour, et avec quelle bassesse elle y
entra à l’exemple du Roi, qui n’aurait pas pardonné à un fils de France ce
qu’il ménagea avec une faiblesse si étrange et si marquée pour Vendôme.
Sa paresse était à un point qui
ne se peut concevoir : il a pensé être enlevé plus d’une fois pour s’être
opiniâtré dans un logement plus commode mais trop éloigné, et risqué le succès
de ses campagnes, donné même des avantages considérables à l’ennemi, pour ne se
pouvoir résoudre à quitter un camp où il se trouvait logé à son aise. Il voyait
peu à l’armée lui-même : il s’en fiait à ses familiers, que très souvent
encore il n’en croyait pas. Sa journée, dont il ne pouvait troubler l’ordre
ordinaire, ne lui permettait guère de faire autrement. Sa saleté était
extrême ; il en tirait vanité : les sots le trouvaient un homme
simple. Il était plein de chiens et de chiennes dans son lit, qui y faisaient
leurs petits à ses côtés. Lui même ne s’y contraignait de rien. Une de ses
thèses était que tout le monde en usait de même, mais n’avait pas la bonne foi
d’en convenir comme lui ; il le soutint à jour à Mme la princesse de
Conti, la plus propre personne du monde, et la plus recherchée dans sa propreté.
Il se levait assez tard à
l’armée, se mettait sur sa chaise percée, y faisait ses lettres et y donnait
ses ordres du matin. Qui avait affaire à lui, c’est-à-dire pour les officiers
généraux et les gens distingués, c’était le temps de lui parler. Il avait accoutumé
l’armée à cette infamie. Là il déjeunait à fond, et souvent avec deux ou trois
familiers, rendait d’autant, soit en mangeant, soit en écoutant, ou en donnant
ses ordres ; et toujours force spectateurs debout. Il faut passer ces
honteux détails pour le bien connaitre. Il rendait beaucoup ; quand le
bassin était plein à répandre, on le tirait et on le passait sous le nez de
toute la compagnie pour l’aller vider, et souvent plus d’une fois. Les jours de
barbe, le même bassin dans lequel il venait de se soulager, servait à lui faire
la barbe. C’était une simplicité de mœurs, selon lui, digne des premiers
Romains, et qui condamnait tout le faste et le superflu des autres. Tout cela
fini, il s’habillait, puis jouait gros jeu au piquet ou à l’hombre ; ou,
s’il fallait absolument monter à cheval pour quelque chose, c’en était le
temps. L’ordre donné au retour, tout était fini chez lui. Il soupait avec ses
familiers largement : il était grand mangeur, d’une gourmandise
extraordinaire, ne se connaissait à aucun mets, aimait fort le poisson, et
mieux le passé et souvent le puant que le bon. La table se prolongeait en
thèses, en disputes, et, par dessus tout, louanges, éloges, hommages toute la
journée et de toutes parts. Il n’aurait pardonné le moindre blâme à personne :
il voulait passer pour le premier capitaine de son siècle, et parlait
indécemment du prince Eugène, et de tous les autres ; la moindre
contradiction eut été un crime. »
On n'ose imaginer le duc de Vendôme au Sofitel....
RépondreSupprimerA côté de lui, DSK n'est qu'un enfant de choeur.
SupprimerJ'ai fini, il a quelques temps un ouvrage sur Louix XIV intitulé "le Roi stratège"; il ne me semble pas que l'auteur est parlé de Vendôme pourtant il évoque Turenne, le Grand Condé.
RépondreSupprimerMais à lire Saint Simon, c'était un drôle de zèbre de nos jours, il serait peut être élu à la présidence de la République, allez savoir!
On lui attribue plusieurs victoires significatives, comme celles de Cassano ou de Brihuega, et je crois me souvenir que Michelet en parle plutôt favorablement, du point de vue militaire s'entend.
SupprimerLe portrait n'est pas fini, attendez la suite...
Les deux batailles eurent durant la guerre de succession d' Espagne sur un front qui était à l'époque loin de Paris, Louis XIV accordait plus d' importance sur les provinces du Nord (Flandre,Artois) ou en Allemagne.
RépondreSupprimerMais je chipote.
This is a great blogg
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