Jean-Jacques Rousseau n’a pas
fort bonne réputation parmi les réacs de tous poils, je le sais bien et, dans
une certaine mesure, je le comprends.
Les traditionnalistes qui ont lu
Burke se souviendront que celui-ci décrivait Rousseau comme « le Socrate
fou de l’Assemblée nationale», et ils verront en lui l’origine intellectuelle
de cette Révolution qu’ils détestent. Les libéraux se souviendront que Rousseau
n’a cessé de déclamer contre le commerce et de vanter l’austérité des
Spartiates. Ils se souviendront aussi que Rousseau n’est, en apparence, que
modérément favorable à la liberté individuelle et à la propriété privée, et ils
le détesteront comme une sorte de proto-marxiste. Les plus pieux considéreront
avec réprobation ses écrits sur la religion, qui certainement ne sont pas
tendres avec le catholicisme, et ils repousseront avec dégoût ces œuvres dans
lesquels Rousseau parle trop ouvertement de lui-même et notamment de certaines
questions qu’il serait préférable de taire. Tous, enfin, se réuniront pour déclarer
qu’un homme qui a abandonné ses enfants et qui néanmoins se permet d’écrire un
livre sur l’éducation ne mérite pas d’être pris au sérieux - sans même parler
du caractère profondément immoral d’un tel abandon.
Tous repousserons Rousseau du
pied, dans l’enfer progressiste auquel il leur semble appartenir. Tous auront
leurs raisons pour ce faire, et cependant tous se tromperont.
Oui, tous se tromperont.
« Lecteurs », écrit
Rousseau dans l’Emile,
« j’entends vos murmures, et je les brave. »
Tout comme lui je les brave, car
j’affirme hautement que ceux qui se refusent à lire sérieusement Rousseau se font d’abord du tort à eux-mêmes.
Les plus littéraires se privent
de l’un des plus grands prosateur de langue française ; ceux ayant le
tempérament plus philosophique se privent de l’un des penseurs modernes les plus
profonds et les plus subtils ; ceux qui se passionnent pour la politique
se privent d’un des plus puissants critiques du projet politique moderne ;
ceux qui sont intéressés par les questions psychologiques se privent d’un analyste
de l’âme humaine infiniment supérieur à Freud ; ceux qui s’intéressent à
l’histoire des idées et des mœurs se coupent d’une source essentielle pour
comprendre l’homme occidental d’aujourd’hui.
J’ai parlé de lire sérieusement
Rousseau. C’est bien là en effet le principal obstacle. Le lire sérieusement
cela signifie lui faire crédit. Lui faire crédit concernant sa cohérence. Lui
faire crédit concernant la vérité de ce qu’il dit. Cela signifie être patient
et humble : celui que nous lisons n’est pas un écrivain ordinaire, ne nous
empressons donc pas de conclure qu’il se trompe ou se contredit. Cela n’est pas
facile, je le reconnais, car Rousseau n’est pas avare en affirmations
paradoxales, en revirement apparents, en formules hyperboliques. Mais ceux qui
sauront résister à cette première impression découvrirons, par-delà la
rhétorique flamboyante, un raisonneur très exact et méticuleux et, sur le plan
politique, un penseur beaucoup moins révolutionnaire qu’il ne veut bien s’en
donner l’air. Oui, par certains aspects, Rousseau est un fieffé réactionnaire.
Gardons donc à l’esprit ce que
Coleridge disait, à propos de ceux qui critiquent Shakespeare pour ses
extravagances et ses irrégularités supposées, à savoir qu’ils agissent comme des
pédants qui reprochent à l’aigle de ne pas avoir les dimensions du cygne.
Gardons surtout à l’esprit que
Rousseau lui-même avait parfaitement conscience du fait que ses écrits
pouvaient sembler décousus, incohérents, provoquant, paradoxaux.
« Lecteurs vulgaires », disait-il, « pardonnez-moi mes
paradoxes : il en faut faire lorsqu’on réfléchit et, quoi que vous
puissiez dire, j’aime mieux être homme à paradoxes qu’homme à préjugés. »
Ne soyons donc pas des lecteurs
« vulgaires » (oui, car Rousseau, ce grand démocrate, est en réalité
un impitoyable « élitiste » - ce qui ne contribue pas peu à me le
rendre sympathique). Lisons-le avec attention, sans préjugés autant que
possible, car ce n’est qu’à cette condition que ses richesses se découvriront à
nous.
N’allez pas tirer de conclusions
hâtives de ces quelques conseils : l’auteur de ces lignes n’est pas rousseauiste, si tant est que ce
terme ait un sens. Mais être en désaccord avec un auteur sur quelques points
essentiels n’empêche pas, ne devrait pas empêcher, de reconnaitre sa grandeur. Comme
le disait à peu près Nietzsche, ce disciple méconnu de Rousseau : les
erreurs des grands hommes seront toujours plus intéressantes que les vérités
des hommes petits.
Si vous ne m’en croyez pas,
écoutez du moins ce qu’en dit quelqu’un qui l’a beaucoup étudié et qui ne
saurait être soupçonné de complaisances progressistes :
« Il y a au moins un
philosophe moderne qui échappe aux critiques que j’ai formulé et qui partage, à
beaucoup d’égards, les mérites des philosophes anciens : c’est Rousseau.
En tout cas c’est l’auteur moderne pour lequel j’ai depuis le début
l’admiration et l’intérêt les plus soutenus. Or Rousseau appartient
certainement au canon des philosophes, même si le lieu commun autorisé sera de
dire que Kant ou Hegel sont plus profonds. Mais laissons la profondeur. Il n’y
a pas d’auteur qui dise plus en moins de mots que Rousseau, il n’y a pas
d’auteur qui déroule avec plus de rapidité, de finesse et de complétude toutes
les facettes du phénomène qu’il s’attache à décrire, il n’y a pas d’auteur
capable de comprendre avec plus d’impartialité les dispositions les plus
différentes ou les plus éloignées l’âme humaine. Dans chaque page de Rousseau,
une rhétorique infaillible donne expression aux mouvements de l’âme les plus
délicats et les plus variés.
Peut-être parce que je suis très
impatient, sa rapidité surtout m’émerveille. Rousseau a déjà parcouru toutes
les pièces de la maison, du rez-de-chaussée au galetas, et il herborise à
loisir dans le jardin tandis que Kant se demande encore si, et à quelles
conditions, il lui sera permis de franchir le seuil. Mais Hölderlin l’a dit
très justement : avec toute sa rapidité, Rousseau est « une âme de
grande patience ». Dans le Discours
sur les origines de l’inégalité, sa plume ailée raconte l’histoire la plus
longue, la plus lente, la plus improbable, celle du devenir homme de l’animal
humain. Aucun texte ancien ou moderne n’a autant de densité. Bien sûr, sa
popularité a nui à sa gloire, mais il n’y est pour rien si on a traîné ses
restes au milieu des braillards. »
Pierre Manent, Le regard politique
"Il n’y a pas d’auteur qui dise plus en moins de mots que Rousseau".
RépondreSupprimerSi, San Antonio.
Ca se défend.
RépondreSupprimerEt maintenant vous me collez l’autre cureton de Rousseau, bel hypocrite et je suis gentil, celui là tout intello saluez par ses pairs, je l'emmerde et ici c'est le grenier, le salon c'est plus bas.
RépondreSupprimerIl touche à mon rhum, je lui enfonce une bâton de dynamite avec une mèche de 10 secondes pour 100 mètres et l'éteindre dans un cours d'eau sinon BOUM.
Hum, je subodore que vous êtes plutôt adepte de San Antonio que de Rousseau. Je me trompe?
SupprimerJe vous crois sur écrit cher Aristide, n'ayant jamais lu de San Antonio.
SupprimerS.A.S quand j'étais plus jeune et c'est tout et aussi quelques romans de gare dans la série Fleuve noir anticipation, cela m' a permis de découvrir Serge Brussolo.
Comme je le dis au libraire auquel j'achète mes livres, je déteste la littérature, cauchemar d' écolier qui me poursuit encore.
Je me demande si vous n'estois pas la réincarnation de JJ.
RépondreSupprimerSi , c'est possible.
Ah non, moi j'ai toujours détesté les fessées.
SupprimerDonc, cépapossible.