
Elle était toujours vêtue de la même façon :
paletot noir flottant et pourvu de grandes poches d’où sortaient toutes sortes
de papiers, provenant de sa vaste correspondance ; et sous ce paletot
dépassait une robe courte en étoffe quelconque. Le manque de longueur de cette
modeste robe était le seul signe apparent que s’accordât Miss Birdseye pour
faire comprendre qu’elle était une femme d’affaires, et qu’elle désirait ne pas
se sentir d’entraves. Inutile de dire qu’elle faisait partie de la Ligue des
Jupes Courtes ; car elle faisait partie de presque toutes les ligues
existantes pour presque n’importe quoi. Ce qui ne l’empêchait pas d’être la
plus désordonnée, brouillonne, illogique et raisonneuse des vieilles
demoiselles ; sa charité, qui commençait par soi-même et ne s’arrêtait
nulle part, n’avait d’égale que sa crédulité ; sa connaissance des hommes,
loin de s’être développée au cours de ses cinquante années de zèle humanitaire,
était encore plus limitée, si possible, que le jour où elle était partie en
guerre contre les iniquités sociales.
Basil Ransom n’avait pas la moindre idée de ce que
pouvait être une vie comme la sienne, mais elle lui apparut comme le vivant
symbole d’une classe, tandis qu’une foule de militantes socialistes, de noms et
d’anecdotes dont il avait entendu parler, venaient se grouper derrière elle.
Elle donnait l’impression d’avoir passé tout son temps dans des meetings, des
congrès, des réunions, des phalanstères, des « séances » ; on
croyait voir encore sur son visage délavé le reflet des mauvais lumignons des
salles de conférences ; sa manière de tenir la tête levée semblait une
habitude prise en écoutant le conférencier, et en s’efforçant de trouver un
souffle d’air dans cette atmosphère généralement confinée où s’élaborent les
réformes sociales. Elle parlait sans arrêt, d’une voix fêlée, qui faisait
songer à une sonnette dont on a trop longtemps tiré le fil de fer ; et
quand Miss Chancelor lui expliqua qu’elle avait amené Mr. Ransom parce qu’il
était très désireux d’entendre parler Mrs. Farrinder, elle tendit au jeune
homme une fine petite main sale et prolétarienne, en le regardant avec bonté,
comme elle regardait tout le monde, mais sans la moindre marque d’intérêt
particulier pour ce privilégié (c’était peut-être, après tout, une injustice de
plus) qui allait pouvoir assister à une réunion si spécialement intéressante.
Elle lui fit l’impression d’être extrêmement
pauvre, mais c’est plus tard seulement qu’il apprit qu’elle avait toujours été
sans le sou. Personne n’aurait pu dire de quoi elle vivait ; chaque fois
qu’on lui donnait de l’argent, elle le donnait aussitôt à quelque nègre ou à un
réfugié. C’était la moins partiale des femmes, mais tout compte fait elle
donnait ses préférences à ces deux spécimens de l’humanité. La guerre civile
lui avait enlevé un des éléments essentiels de son activité ; car avant
cela, ses meilleurs moments avaient été ceux où elle s’imaginait qu’elle
facilitait l’évasion de quelque pauvre esclave noir. C’était à se demander si
parfois, au fond de son cœur, elle ne souhaitait pas que les noirs fussent
encore en esclavage, afin de participer à ces évasions palpitantes. Elle avait
souffert de même lorsque plusieurs despotes avaient été renversés, car, au
cours de ses jeunes années, elle s’était consacrée avec passion au sauvetage
des conspirateurs en exil. Ses réfugiés tenaient une grande place dans son
cœur ; elle passait son temps à quêter de l’argent pour quelque Polonais
au teint blême, à chercher des élèves pour quelque Italien dépourvu de tout. La
légende voulait qu’elle ait eu un sentiment tendre jadis, pour un Polonais,
lequel aurait disparu un jour en emportant tout ce qu’elle possédait. Ce ne
pouvait être qu’une invention toute pure, car elle n’avait jamais rien possédé,
et il est douteux, au surplus, qu’elle ait jamais succombé à un sentiment aussi
égoïste que l’amour. Elle n’était amoureuse, même dans son jeune temps, que des
causes, et ses désirs ne se portaient que vers l’émancipation de tous les
opprimés. Mais ça avait été quand même la plus belle époque de sa vie, car au
temps où les causes se présentaient sous les traits d’intéressants étrangers
(les Africains étaient-ils autre chose que des étrangers ?), elles avaient
nettement plus de charme.
Henry James, Les Bostoniennes