Il faut le dire, les Russes de toutes les classes conspirent avec un accord merveilleux à faire triompher chez eux la duplicité. Ils ont une dextérité dans le mensonge, un naturel dans la fausseté dont le succès révolte ma sincérité autant qu’il m’épouvante. Tout ce que j’admire ailleurs, je le hais ici, parce que je le trouve payé trop cher : l’ordre, la patience, le calme, l’élégance, la politesse, le respect, les rapports naturels et moraux qui doivent s’établir entre celui qui conçoit et celui qui exécute, enfin tout ce qui fait le prix, le charme des sociétés bien organisées, tout ce qui donne un sens et un but aux institutions politiques se confond ici dans un seul sentiment, la crainte. En Russie, la crainte remplace, c’est-à-dire paralyse, la pensée ; ce sentiment, quand il règne seul, ne peut produire que des apparences de civilisation : n’en déplaise aux législateurs à courte vue, la crainte ne sera jamais l’âme d’une société bien organisée, ce n’est pas l’ordre, c’est le voile du chaos, voilà tout : où la liberté manque, manquent l’âme et la vérité. La Russie est un corps sans vie ; un colosse qui subsiste par la tête, mais dont tous les membres, également privés de force, languissent !... De là une inquiétude profonde, un malaise inexprimable, et ce malaise ne tient pas, comme chez les nouveaux révolutionnaires français, au vague des idées, à l’abus, à l’ennui de la prospérité matérielle, aux jalousies qui naissent de la concurrence ; il est l’expression d’une souffrance positive, l’indice d’une maladie organique.
Quid?
Comme pour beaucoup des gens, le grenier est l’endroit où j’entasse, avec seulement assez d’ordre pour me donner bonne conscience, tous les objets dont je n’ai pas ou plus l’usage dans la vie de tous les jours mais dont cependant je ne désire pas me débarrasser.
Ce grenier virtuel joue à peu près le même rôle. On y trouvera donc tous les objets qui ne me paraissent pas dignes de figurer au salon mais qui cependant me semblent suffisamment intéressants pour être conservés et, qui sais ? pour être montré aux amateurs de curiosités.
Mais encore ? Des idées que je n’ai pas eu le temps ou le désir d’approfondir, des citations qui me paraissent donner à penser, des images, des réflexions plus ou moins décousues sur des sujets plus ou moins sérieux, bref un bric à brac sans prétention mais peut-être pas totalement dénué d’intérêt. Aux curieux de se faire leur idée.
Mais attention à la poussière, et, pour ne point être déçu, n’oubliez pas que si les greniers peuvent recéler leur lot de bonnes surprises ils ne sont pas habituellement l’endroit où l’on dissimule ses possessions les plus précieuses.
Bonne fouille.
mercredi 26 septembre 2012
La Russie en 1839 (3)
Il faut le dire, les Russes de toutes les classes conspirent avec un accord merveilleux à faire triompher chez eux la duplicité. Ils ont une dextérité dans le mensonge, un naturel dans la fausseté dont le succès révolte ma sincérité autant qu’il m’épouvante. Tout ce que j’admire ailleurs, je le hais ici, parce que je le trouve payé trop cher : l’ordre, la patience, le calme, l’élégance, la politesse, le respect, les rapports naturels et moraux qui doivent s’établir entre celui qui conçoit et celui qui exécute, enfin tout ce qui fait le prix, le charme des sociétés bien organisées, tout ce qui donne un sens et un but aux institutions politiques se confond ici dans un seul sentiment, la crainte. En Russie, la crainte remplace, c’est-à-dire paralyse, la pensée ; ce sentiment, quand il règne seul, ne peut produire que des apparences de civilisation : n’en déplaise aux législateurs à courte vue, la crainte ne sera jamais l’âme d’une société bien organisée, ce n’est pas l’ordre, c’est le voile du chaos, voilà tout : où la liberté manque, manquent l’âme et la vérité. La Russie est un corps sans vie ; un colosse qui subsiste par la tête, mais dont tous les membres, également privés de force, languissent !... De là une inquiétude profonde, un malaise inexprimable, et ce malaise ne tient pas, comme chez les nouveaux révolutionnaires français, au vague des idées, à l’abus, à l’ennui de la prospérité matérielle, aux jalousies qui naissent de la concurrence ; il est l’expression d’une souffrance positive, l’indice d’une maladie organique.

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