Les rapports du paysan avec le
possesseur de la terre ainsi qu’avec la patrie, c’est-à-dire l’empereur qui
représente l’Etat, seraient un objet d’étude digne à lui seul d’un long séjour
dans l’intérieur de la Russie.
Dans beaucoup de parties de
l’empire, les paysans croient qu’ils appartiennent à la terre, condition d’existence
qui leur paraît naturelle, tandis qu’ils ont de la peine à comprendre comment
des hommes sont la propriété d’un homme. Dans beaucoup d’autres contrées les
paysans pensent que la terre leur appartient. Ceux-ci sont les plus heureux,
s’ils ne sont les plus soumis des esclaves.
Il y en a qui, lorsqu’on les met
en vente, envoient au loin prier un maître dont la réputation de bonté est
venue jusqu’à eux, de les acheter, eux, leur terre, leurs enfants et leurs
bêtes, et si ce seigneur, célèbre parmi eux pour sa douceur (je ne dis pas pour
sa justice, le sentiment de justice est inconnu en Russie, même parmi les
hommes dénués de tout pouvoir), si ce seigneur désirable n’a pas d’argent, ils
lui en donnent afin d’être sûrs qu’ils n’appartiendront qu’à lui. Alors le bon
seigneur, pour contenter ses nouveaux paysans, les achète de leurs propres
deniers et les accepte comme serfs ; puis il les exempte d’impôts pendant
un certain nombre d’années, les dédommageant ainsi du prix de leurs personnes
qu’ils lui ont payé d’avance, en acquittant pour lui la somme qui représente la
valeur du domaine dont ils dépendent, et dont ils l’ont, pour ainsi dire, forcé
de devenir propriétaire. Voilà comment le serf opulent met le seigneur pauvre
en état de le posséder à perpétuité, lui et ses descendants. Heureux de lui
appartenir et à sa postérité, pour échapper par là au joug d’un maître inconnu,
ou d’un seigneur réputé méchant. Vous voyez que la sphère de leur ambition
n’est pas encore bien grande.
Le plus grand malheur qui puisse
arriver à ces hommes-plantes, c’est de voir leur sol natal vendu : on les
vend toujours avec la glèbe à laquelle ils sont toujours attachés ; le
seul avantage réel qu’ils aient retiré jusqu’ici de l’adoucissement des lois
modernes, c’est qu’on ne peut plus vendre l’homme sans la terre. Encore cette
défense est-elle éludée par des moyens connus de tout le monde : ainsi au
lieu de vendre une terre entière avec ses paysans, on vend quelques arpents et
cent et deux cents hommes par arpent [un arpent équivaut à peu près à 71
mètres]. Si l’autorité apprend cette escobarderie, elle sévit ; mais elle
a rarement l’occasion d’intervenir, car entre le délit et la justice suprême,
c’est-à-dire l’empereur, il y a tout un monde de gens intéressés à perpétuer et
à dissimuler les abus...
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