En juin 218 après Jésus-Christ,
le jeune Varius Avitus Bassianus devint empereur de Rome, c’est-à-dire à peu
près le maître absolu de l’ensemble du monde civilisé. Parce qu’il avait été -
à treize ans - grand-prêtre du dieu Héliogabale, Varius choisit bientôt
d’accoler le nom de cette divinité à son propre nom, et c’est sous ce nom
d’emprunt - Héliogabale - que le vingt cinquième empereur de Rome passa à la
postérité.
Son règne fut de courte duré, à
peine quatre ans et, comme tant d’autres, Héliogabale finit assassiné par les
prétoriens. Ces quatre années suffirent toutefois à Héliogabale pour se
distinguer et se forger une réputation qui est parvenue jusqu’à nous.
Vous comprendrez sans peine
pourquoi en lisant la description que donne de son règne Edward Gibbon
(The History
of the Decline and Fall of the Roman Empire). Comme souvent chez
Gibbon, les points les plus intéressants ou les plus amusants se trouvent dans
les notes de bas de page. J’ai donc incorporé ces notes au texte, entre
parenthèses et en italique.
« L’homme sensuel qui n’est
point sourd à la voix de la raison, respecte dans ses plaisirs les bornes que
la nature elle-même a prescrites : la volupté lui parait mille fois plus
séduisante, lorsque embellie par le charme de la société et par des liaisons
aimables, elle vient encore se peindre à ses yeux sous les traits adoucis du
goût et de l’imagination. Mais Héliogabale (je parle de l’empereur de ce nom),
corrompu par les prospérités, par les passions de la jeunesse et par
l’éducation de son pays, se livra, sans aucune retenue, aux excès les plus
honteux. Bientôt le dégoût et la satiété empoisonnèrent ses plaisirs. L’art et
les illusions les plus fortes qu’il puisse enfanter, furent appelés au secours
de ce prince. Les vins les plus exquis, les mets les plus recherchés
réveillaient ses sens assoupis ; tandis que les femmes s’efforçaient, par
leur lubricité, de ranimer ses désirs languissants. Des raffinements sans cesse
variés étaient l’objet d’une étude particulière. De nouvelles expressions et de
nouvelles découvertes dans cette espèce de science, la seule qui fut cultivée
et encouragée par le monarque (La
découverte d’un met nouveau était magnifiquement récompensée ; mais s’il
ne plaisait pas, l’inventeur était condamné à ne manger que de son plat,
jusqu’à ce qu’il en eût imaginé un autre qui flattât davantage le goût de
l’empereur), signalèrent son règne et le couvrirent d’opprobre aux yeux de
la postérité. Le caprice et la prodigalité tenaient lieu de goût et
d’élégance ; et lorsque Héliogabale répandait avec profusion les trésors
de l’Etat pour satisfaire à ses folles dépenses, ses propres discours, répétés
par ses flatteurs, élevaient jusqu’aux cieux la grandeur d’âme et la
magnificence d’un prince qui surpassait avec tant d’éclat ses timides
prédécesseurs.
Il se plaisait principalement à
confondre l’ordre des saisons et des climats (Il ne mangeait jamais de poisson que lorsqu’il se trouvait à une grande
distance de la mer : alors il en distribuait aux paysans une immense
quantité des plus rares espèces, dont le transport coûtait des frais énormes),
à se jouer des sentiments et des préjugés de son peuple, et à fouler aux pieds
toutes les lois de la nature et de la décence. Il épousa une vestale, qu’il
avait arraché par force du sanctuaire. Le nombre de ses femmes, qui se
succédaient rapidement, et la foule concubines dont il était entouré, ne
pouvaient satisfaire l’impuissance de ses passions. Le maître du monde et des
Romains affectait par choix le costume et les habitudes des femmes. Préférant
la quenouille au sceptre ; il déshonorait les principales dignités de
l’Etat en les distribuant à ses nombreux amants : l’un d’eux fut même
revêtu publiquement du titre et de l’autorité de mari de l’impératrice, pour
nous servir des expressions de l’infâme Héliogabale (Ce fut Hiéroclès qui eut cet honneur ; mais il aurait été
supplanté par un certain Zoticus, s’il n’eût pas trouvé le moyen d’affaiblir
son rival par une potion. Celui-ci fut chassé honteusement du palais, lorsqu’on
trouva que sa force ne répondait pas à sa réputation. Un danseur fut nommé
préfet de la cité, un cocher préfet de la garde, un barbier préfet des
provisions. Ces trois ministres et plusieurs autres officiers inférieurs
étaient recommandables « enormitate
membrorum »). »
"La civilisation et ses raffinements nécessaires représentent toujours la décadence pour le peuple qui est toujours, tant qu'il est peuple, incivilisé et grossier." (R.de Gourmont, cité par Turcan dans Héliogabale et le sacre du soleil.
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