Un assez mauvais tweet que j'ai commis récemment au sujet du "secret de l'Eglise" (mais je m'en repens, oh oui, si vous saviez comme je m'en repens) m'a remis en mémoire une nouvelle peu connue de Villiers de l'Isle Adam portant sur le même sujet, mais, cela va sans dire, infiniment meilleure que ma blague potache (et même pas originale, d'après ce que j'ai appris depuis - oh, oui, comme je me repens !).
Je reconnais bien volontiers que Villiers de l'Isle Adam n'est qu'un auteur mineur, mais je n'ai jamais pu me déprendre d'une certaine tendresse pour lui, et je relis encore assez régulièrement certaines de ses nouvelles, que pourtant je connais à peu près par coeur. Celle qui suit ne fait pas nécessairement partie de mes préférées mais elle me semble néanmoins suffisamment recommandable pour que je vous la présente et pour que j'ai bonne espoir qu'elle vous agréera.
Bonne lecture.
L’enjeu
« Gare,
dessous !... »
DICTION POPULAIRE.
En cette nuit de commencement d’automne, le vieil hôtel à jardins, demeure
de la brune Maryelle, – tout à l’extrême du faubourg Saint-Honoré, – semblait
endormi. Au premier étage, en effet, dans le salon soie cerise, les rideaux,
long-tombants, des fenêtres vitragées – qui donnaient sur les allées sablées et
le jet d’eau de la pelouse – interceptaient les clartés de l’intérieur.
Au fond de cette pièce, une large tapisserie Henri II, drapée sur une fleur
de fer, laissait entrevoir, en une salle voisine, les blancheurs damassées
d’une table en lumières, chargée encore de porcelaines à café, de fruits et de
cristaux, – bien que l’on jouât depuis minuit, dans le salon.
Sous les deux touffes de feuilles d’argent, fleuries de lueurs, d’une couple
de girandoles appliquées dans les tentures, deux « messieurs » du
glacis le plus élégant, aux teints anglais, aux sourires distingués, aux airs
bien pensants aux longs favoris fluides, proféraient le lys de leurs gilets
vis-à-vis d’un écarté – que tenait, contre l’un d’eux, une sorte de jeune abbé
brun, d’une pâleur naturelle très saisissante (on eût dit celle d’un mort) et
d’une présence au moins équivoque, en ce séjour.
Non loin, Maryelle, en un déshabillé de mousseline dont s’avivaient ses yeux
noirs, et des violettes au joint de son corsage où bougeait de la neige,
versait, de temps à autre, du Roederer glacé en de longs verres légers, sur un
guéridon, – sans cesser, pour cela, d’attiser de ses aspirantes lèvres, le feu
d’une cigarette russe – que maintenait, annelée au petit doigt gauche, une fine
pince de vermeil. – Sourieuse, aussi, parfois, des propos tièdes que – par
sursauts et comme lanciné de discrets transports, – venait lui susurrer à
l’oreille (en se penchant sur le perlé des épaules) l’invité oisif, – elle daignait
répondre, monosyllabiquement.
Ensuite, c’était encore le silence, à peine troublé par le bruissement des
cartes, de l’or poussé, des jetons de nacre et des billets, sur le tapis.
L’air, le mobilier, les étoffes, sentaient un peu de fade : une fluence
de veloutines, l’âcre du tabac d’Orient, l’ébène des vastes miroirs, le vague
des bougies, une idée d’iris.
Le joueur en soutane de drap fin, l’abbé Tussert, n’était autre que l’un de
ces diacres sevrés de toute vocation, dont la pénible engeance tend, par
bonheur, à disparaître. Rien, en lui, de ces petits abbés d’autrefois, que le
bouffi de leurs joues rieuses a rendus, dans l’Histoire, presque véniels.
Celui-ci, grand, taillé à la serpe, la face d’un ovale aux maxillaires
saillants, était, vraiment, d’une espèce plus sombre. C’était au point qu’à de
certains instants l’ombre d’un crime ignoré semblait foncer encore sa
silhouette. Chez lui, le grain spécial du teint blafard indiquait des sens d’un
sadisme froid. D’astucieuses lèvres pondéraient, en ce visage, l’énergie
naïvement barbare des traits. Ses prunelles noiraudes, vindicatives, luisaient
sous la carrure d’un front triste, aux sourcils rectilignes, et leur regard
crépusculaire était comme natalement préoccupé ; souvent fixe. – Laminé
par les controverses du séminaire, le timbre d’acier de sa voix avait acquis
des inflexions mates qui en ouataient la dureté ; toutefois on sentait le
poignard dans la gaine. Taciturne, – s’il parlait, c’était de haut et l’un des
pouces presque toujours enfoncé dans son élégante ceinture à franges de soie. –
Très demi-mondain, « lancé » comme s’il eût cherché à se fuir, –
plutôt reçu qu’accepté, il est vrai, – on l’admettait, grâce à cette sorte de
peur confuse, indéfinissable, que suggérait sa personne. D’aucuns (d’affreux
malins, à rentes escroquées) l’invitaient, aussi, pour poivrer, s’il était
possible, du clinquant de sa sacrilège présence, – du scandale, enfin, de son
costume, – la banalité lamentable d’un souper de viveurs, – ce qui réussissait
mal, car son aspect gênait, au fond, même en de tels milieux – (les déserteurs
quelconques n’étant guère estimés des inquiets sceptiques modernes).
Au fait, ce costume, pourquoi le gardait-il ? Peut-être, s’étant mis à
la mode sous cette robe, craignait-il, aujourd’hui, de se travestir d’une
redingote qui eût compromis son « originalité » ?... Mais
non !... C’est qu’il était trop tard ; il avait l’empreinte. Ses
pareils, même en se laïcisant l’extérieur, ne sont-ils pas reconnaissables
toujours ? On dirait que, de tous les vêtements qu’ils portent ensuite,
transparaît l’invisible soutane de Nessus qu’ils ne peuvent plus s’arracher des
épaules, ne l’eussent-ils endossée qu’une fois : on en perçoit l’absence.
Et, lorsque, à l’instar d’un Renan, par exemple, ils jasent du Maître, leur
juge, il semble, par intervalles, qu’au milieu d’on ne sait quelle VRAIE nuit, apparue, alors, tout au fond de
leurs yeux, on entend, – au subit reflet d’une lanterne sourde et sous des
feuillages d’oliviers, – claquer, sur la joue divine, le visqueux baiser de
l’Euphémisme.
Maintenant, d’où provenait cet or qu’il extrayait, chaque jour, de sa poche
noire ? Du jeu ? Soit. On glissait là-dessus sans approfondir, ne lui
connaissant ni dettes, ni maîtresse, ni bonnes fortunes. – D’ailleurs,
aujourd’hui !... Qu’importait ?... Chacun ses petites
affaires !... Les femmes le traitaient d’homme
« charmant » ; et c’était fini.
Tout à coup, Tussert, sur un refus de cartes, ployant son jeu :
– Je perds seize mille francs, ce soir ! dit-il.
– Vingt-cinq louis de revanche ? offrit le vicomte Le Glaïeul.
– Je ne propose ni accepte le jeu sur parole et je n’ai plus d’or sur moi,
répondit Tussert. Toutefois, mon état m’a mis en possession d’un secret, – d’un
grand secret, – que je me décide à risquer, si cela vous agrée, contre vos
vingt-cinq louis, – en cinq points liés.
Après un assez légitime silence :
– Quel secret ?... demanda M. Le Glaïeul, à demi stupéfait.
– Mais, celui de l’ÉGLISE !
répliqua froidement Tussert.
Fut-ce l’intonation brève et, certes, peu mystificatrice de ce ténébreux
viveur, ou la fatigue nerveuse de la nuit, ou les captieuses fumées dorées du
Roederer, ou l’ensemble de ces choses, les deux invités et la rieuse Maryelle,
elle-même, tressaillirent à ces mots : tous trois, en regardant l’énigmatique
personnage, venaient d’éprouver la sensation que leur eût causée le dressement
soudain d’une tête de serpent, entre les flambeaux.
– L’Église a tant de secrets, que je pourrais, au moins, vous demander
lequel !... répondit, sans plus s’émouvoir, le vicomte Le Glaïeul ;
mais vous me voyez médiocrement curieux de ces sortes de révélations.
Concluons. J’ai trop gagné, ce soir, pour vous refuser ; donc, tenu, quand
même ! Vingt-cinq louis, en cinq points liés, contre « le secret de
l’ÉGLISE » !
Par une courtoisie d’homme « du monde », il ne voulut évidemment
point ajouter : « ... qui ne nous intéresse pas ».
On reprit les cartes.
– L’abbé ! savez-vous bien qu’en ce moment vous avez l’air du –
Diable ?... s’écria, d’un ton naïf, la tout aimable Maryelle, devenue
presque pensive.
– L’enjeu, d’ailleurs, est d’une bizarrerie minime, pour les
incrédules ! murmura, follement, l’invité oisif avec un de ces
insignifiants sourires parisiens dont la sérénité ne tient même pas devant une
salière renversée. – Le secret de l’Église ! Ah ! ah !... Ce
doit être drôle.
Tussert le regarda :
– Vous en jugerez, si je perds encore, dit-il.
La partie commença, plus lente que les autres : une manche fut gagnée,
d’abord, par... lui ; puis revanche perdue.
– La belle ! dit-il.
Chose très singulière : l’attention, – pimentée, au début, d’un
semblant de superstition souriante, – était, par degrés insensibles, devenue
intense : on eût dit qu’autour des joueurs l’air était saturé d’une
solennité subtile ; – d’une inquiétude !... On tenait à gagner.
À deux points contre trois, le vicomte Le Glaïeul, ayant retourné le roi de
coeur, eut, pour jeu, les quatre sept – et un huit neutre ; Tussert, ayant
la quinte majeure de pique, hésita, joua d’autorité, par un mouvement de
risque-tout, – et perdit, comme de raison. Le coup fut joué très vite.
Le diacre eut, pendant une seconde, une lueur de regard et le front crispé.
À présent, Maryelle considérait, insoucieusement, ses ongles roses ; le
vicomte, d’un air distrait, examinait la nacre des jetons, sans
questionner ; – l’invité oisif, se détournant, par contenance, entrouvrit
(avec un tact qui tenait, vraiment, de l’Inspiration !) les rideaux de la
croisée, auprès de lui.
Alors, à travers les arbres, apparut, pâlissant les bougies, l’aube livide,
– le petit jour, dont le reflet rendit brusquement mortuaires les mains des
jeunes hôtes du salon. Et le parfum de l’appartement sembla s’affadir, plus
impur, d’un relent de plaisirs marchandés, de chairs à regret voluptueuses, –
de lassitude ! – Et de très vagues, mais poignantes nuances passèrent sur
les visages, dénonçant, d’une imperceptible estompe, les atteintes futures que
l’âge réservait à chacun d’eux. Bien que l’on ne crût à rien, ici, qu’à des
plaisirs fantômes, on se sentit, tout à coup, sonner si creux en cette
existence, que le coup d’aile de la vieille Tristesse-du-Monde effleura, malgré
eux, à l’improviste, ces faux amusés : en eux, c’était le vide,
l’inespérance ; – on oubliait, on ne se souciait plus d’entendre...
l’insolite secret... si, toutefois...
Mais le diacre s’était levé, glacial, tenant, déjà, son tricorne. – Après un
coup d’oeil circulaire, officiel, sur ces trois vivants quelque peu
interdits :
– Madame, et vous, messieurs, dit-il, puisse l’enjeu que j’ai perdu vous
donner à songer !... Payons.
Et, regardant, avec une fixité froide, les brillants écouteurs, il prononça,
d’une voix plus basse, – mais qui sonna comme un coup de glas, – cette
damnable, cette fantastique parole :
– Le secret de l’Église ?... C’est... C’EST
QU’IL N’Y A PAS DE « PURGATOIRE ».
Et, pendant que, ne sachant que penser, on le considérait, non sans un
certain émoi, le diacre, ayant salué, se dirigea, tranquille, vers le
seuil ; – après avoir montré, dans l’embrasure, sa face morne et blême,
aux yeux baissés, il referma la porte sans aucun bruit.
Une fois seuls, on respira, délivré de ce spectre.
– Ce doit être inexact ! balbutia, candidement, la sentimentale
Maryelle, encore impressionnée.
– Propos d’un décavé – pour ne pas dire d’un farceur qui ne sait de quoi il
parle !... s’exclama Le Glaïeul, d’un ton de palefrenier qui a fait
fortune. – Le Purgatoire, l’Enfer, le Paradis !... C’est du Moyen Âge,
tout cela ! C’est de la blague !
– N’y pensons plus ! flûta l’autre gilet.
Mais, en cette mauvaise clarté de l’aube, le menaçant mensonge du jeune
impie avait, quand même, porté ! – Tous trois étaient fort pâles. On but,
avec de niais sourires forcés, un dernier verre de champagne...
Et, cette matinée-là, – de quelque pressante éloquence que se montrât
l’invité oisif, – Maryelle, pénitente peut-être, refusa d’accéder à son
« amour ».
Auguste
de VILLIERS DE L’ISLE-ADAM,
Nouveaux contes cruels.
"Villiers de l'Isle Adam n'est qu'un auteur mineur".
RépondreSupprimerCette nouvelle fort sympathique ridiculise tout ce que j'ai pu lire de Flaubert, que certains s'efforcent d'ériger en numéro deux de la littérature française de tous les temps (ou quelque chose du genre).
Heureux que cette nouvelle vous ait plu. Néanmoins je ne peux partager votre jugement : il me semble que Flaubert est objectivement un auteur bien supérieur à Villiers-de-l'isle-Adam. Ce qui n'empêche pas que je lise le second beaucoup plus volontiers que le premier.
RépondreSupprimerVous feriez mieux de ne pas me lancer sur la possibilité d’un jugement esthétique objectif, cette question me hante trop.
RépondreSupprimerFlaubert a écrit des textes prometteurs dans sa jeunesse (je pense notamment à son Portrait de lord Byron), mais il resterait toujours pour moi l’auteur de Madame Bovary…Je me souviens encore de mon professeur de français, l’air amusé autant que désolé d’avoir à nous faire étudier ce…roman…
La pire lecture de ma vie ! Même Zola, qui a souvent des pages lourdes et ennuyeuses, ne m’a pas autant répugné. Mais tout à fait mystérieusement Flaubert a encore une espèce d’aura qui justifie de sa survie dans le programme scolaire…