Si Tocqueville est, en politique,
un homme selon mon cœur, ce n’est pas seulement, et peut-être même pas
principalement parce que je partagerais ses jugements politiques. Il peut même
m’arriver d’être en désaccord avec lui. C’est avant tout parce je me reconnais
dans sa manière d’aborder les questions politiques. Tout comme lui je suis convaincu
que la politique, les affaires humaines en général, se situent dans un entre-deux :
qu’elles n’admettent ni les certitudes métaphysiques ni l’irréflexion, ni le
fatalisme ni l’hubris. Mais assez parlé de moi, écoutons plutôt le maître.
"J’ai vécu avec des gens de
lettres, qui ont écrit l’histoire sans se mêler aux affaires, et avec des
hommes politiques, qui ne se sont jamais occupés qu’à produire les évènements
sans songer à les décrire. J’ai toujours remarqué que les premiers voyaient
partout des causes générales, tandis que les autres, vivant au milieu du
décousu des faits journaliers, se figuraient volontiers que tout devait être
attribué à des incidents particuliers, et que les petits ressorts, qu’ils
faisaient sans cesse jouer dans leurs mains, étaient les mêmes que ceux qui
font remuer le monde. Il est à croire que les uns et les autres se trompent.
Je hais, pour ma part, ces
systèmes absolus, qui font dépendre tous les évènements de l’histoire de
grandes causes premières se liant les unes aux autres par une chaine fatale, et
qui suppriment, pour ainsi dire, les hommes de l’histoire du genre humain. Je
les trouve étroits dans leur prétendue grandeur, et faux sous leur air de
vérité mathématique. Je crois, n’en déplaise aux écrivains qui ont inventé ces
sublimes théories pour nourrir leur vanité et faciliter leur travail, que
beaucoup de faits historiques importants ne sauraient être expliqués que par
des circonstances accidentelles et que beaucoup d’autres restent inexplicables ;
qu’enfin le hasard ou plutôt cet enchevêtrement de causes secondes, que nous
appelons ainsi faute de savoir le démêler, entre pour beaucoup dans tout ce que
nous voyons sur le théâtre du monde ; mais je crois fermement que le
hasard n’y fait rien, qui ne soit préparé à l’avance. Les faits antérieurs, la
nature des institutions, le tour des esprits, l’état des mœurs, sont les
matériaux avec lesquels il compose ces impromptus qui nous étonnent et nous
effraient."
Tocqueville, Souvenirs
Magnifique peinture en illustration. A renommer pour la circonstance en "Triplettes de Toqueville"
RépondreSupprimerUh-uh ! Pas mal.
SupprimerPour information il s'agit d'un tableau de Bernardo Strozzi : les trois Parques.