Les Bourguignons trouvèrent
d’abord un ruisseau grossi par les neiges fondantes ; il fallut y entrer,
puis tout gelés se mettre en ligne et attendre les Suisses. Ceux-ci, gais et
garnis de chaude soupe, largement arrosée de vin, arrivaient de Saint-Nicolas.
Peu avant la rencontre, « un Suisse passa prestement une étole »,
leur montra une hostie, et leur dit que, quoi qu’il arrivât, ils étaient tous
sauvés. Ces masses étaient tellement nombreuses, épaisses, que, tout en faisant
front aux Bourguignons et les occupant tout entiers, il fut aisé de détacher
derrière un corps pour tourner leur flanc, comme à Morat, et pour s’emparer des
hauteurs qui les dominaient. Un des vainqueurs avoue lui-même que les canons du
duc eurent à peine le temps de tirer un coup. Se voyant pris en flanc, les
piétons lâchèrent pied. Il n’y avait pas à songer à les retenir. Ils
entendaient là-haut le cor mugissant d’Underwald, l’aigre cornet d’Uri. Leur
coeur en fut glacé : « car, à Morat, l’avoient entendu ».
La cavalerie, toute seule, devant
cette masse de vingt mille hommes, était imperceptible sur la plaine de neige.
La neige était glissante, les cavaliers tombaient. « En ce moment, dit le
témoin qui était à la poursuite, nous ne vîmes plus que des chevaux sans
maîtres, toutes sortes d’effets abandonnés. » La meilleure partie des
fuyards alla jusqu’au pont de Bussière. Campobasso, qui s’en était douté, avait
barré le pont et les attendait. Toute la chasse rabattait pour lui ; ses
camarades, qu’il venait de quitter, lui passaient par les mains ; il les
reconnaissait et réservait ceux qui pouvaient payer rançon.
Ceux de Nancy, qui voyaient tout
du haut des murs, furent si éperdus de joie qu’ils sortirent sans
précaution ; il y en eut de tués par leurs amis les Suisses, qui
frappaient sans entendre. Une grande partie de la déroute fut entraînée par la
pente du terrain au confluent de deux ruisseaux, près d’un étang glacé. La
glace, moins épaisse sur ces eaux courantes, ne portait pas les cavaliers. Là
vint s’achever la triste fortune de la maison de Bourgogne. Le duc y trébucha,
et il était suivi par des gens que Campobasso avait laissés tout exprès.
D’autres croient qu’un boulanger de Nancy lui porta le premier coup à la tête,
qu’un homme d’armes, qui était sourd, n’entendit pas que c’était le duc de
Bourgogne, et le tua à coups de pique.
Cela eut lieu le dimanche (5
janvier 1477), et le lundi soir on ne savait pas encore s’il était mort ou en
vie. Le chroniqueur de René avoue naïvement que son maître avait grand’peur de
le voir revenir. Au soir, Campobasso, qui peut-être en savait plus que
personne, amena au duc un page romain de la maison Colonna, qui disait avoir vu
tomber son maître. « Ledict page bien accompaigné, s’en allirent...
Commencèrent à chercher tous les morts ; estoient tous nuds et engellez, à
peine les pouvoit-on congnoistre. Le paige, véant de çà et là, bien trouvoit de
puissantes gens, et de grands, et de petits, blancs comme neige. Tous les
retournoit... Hélas ! dict-il, voicy mon bon seigneur...
Quand le duc ouyt que trouvé
estoit, bien joyeux en fut, nonobstant qu’il eust mieux voulu que en ses pays
eust demeuré, et que jamais la guerre n’eust contre luy commencé... Et
dit : apportez le bien honnestement. Dedans de beaux linges mis, fut porté
en la maison de Georges Marqueiz, en une chambre derrière. Ledict duc
honnestement lavé, il estoit blanc comme neige ; il estoit petit, fort bien
membré ; sur une table bien enveloppé dedans des blancs draps, ung
oreillie de soye, dessus sa teste une estourgue rouge mis, les mains joinctes,
la croix et l’eau benoiste auprès de luy ; qui veoir le vouloit, on n’en
destournoit nulles personnes ; les uns prioient Dieu pour luy, et les
autres non... Trois jours et trois nuicts, là demeure. »
Il avait été bien maltraité. Il
avait une grande plaie à la tête, une blessure perçait les cuisses, et encore
une au fondement. Il n’était pas facile à reconnaitre. En dégageant sa tête de
la glace, la peau s’était enlevée. Les loups et les chiens avaient commencé à
dévorer l’autre joue. Cependant ses gens, son médecin, son valet de chambre et
sa lavandière le reconnurent à sa blessure de Montlhéry, aux dents, aux ongles
et à quelques signes cachés.
Il fut reconnut aussi par Olivier
de La Marche et plusieurs autres des principaux prisonniers. « Le duc René
les mena veoir le duc de Bourgogne, entra le premier, et la tête desfula
(découvrit)... A genoux se mirent : Hélas, dirent, voilà nostre bon maître
et seigneur... Le duc fit crier par toute la ville de Nancy que tous chefs
d’hostel chascun eussent un cierge en la main, et à Saint-Georges fit préparer
tout à l’environ des draps noirs, manda les trois abbés... et tous les
prebstres des deux lieues à l’entour. Trois haultes messes chantirent. »
René, en grand manteau de deuil, avec tous ses capitaines de Lorraine et de
Suisse, vint lui jeter l’eau bénite, « et lui ayant pris la main droite,
par-dessous le poêle », il dit bonnement : « Hé dea ! beau
cousin, vos âmes ait Dieu ! Vous nous avez fait moult maux et
douleurs. »
Il n’était pas facile de
persuader au peuple que celui dont on avait tant parlé était bien vraiment
mort... Il était caché, disait-on, il était tenu enfermé ; il s’était fait
moine ; des pèlerins l’avaient vu, en Allemagne, à Rome, à
Jérusalem ; il devait reparaître tôt ou tard, comme le roi Arthur ou
Frédéric-Barberousse, on était sûr qu’il reviendrait. Il se trouvait des
marchands qui vendaient à crédit, pour être payés au double alors que
reviendrait ce grand duc de Bourgogne.
On assure que le gentilhomme qui
avait eu le malheur de le tuer, sans le connaître, ne s’en consola jamais, et
qu’il en mourut de chagrin. S’il fut ainsi regretté de l’ennemi, combien plus
de ses serviteurs, de ceux qui avaient connu sa noble nature, avant que le
vertige ne lui vînt et ne le perdît ! Lorsque le chapitre de la Toison
d’or se réunit pour la première fois à Saint-Sauveur de Bruges, et que les
chevaliers, réduits à cinq, dans cette grande église, virent sur un coussin de
velours noir le collier du duc qui tenait sa place, ils fondirent en larmes,
lisant sur son écusson, après la liste de ses titres, « ce douloureux
mot : Trespassé ».
Juste pour information, les suisses combattaient comme le firent les macédoniens en phalange mais ici elle se nommait "Bataille" des carrés de 5000 hommes armés de piques et de hallebardes de 6 mètres de longueur. Il va sans dire que cette forêt d' armes d'hast était infranchissable pour les chevaliers des anciens osts du moyen âge.
RépondreSupprimerLes armes à feu et les épées à deux mains mirent fin à la suprématie militaire des montagnards suisses.
Lorsque deux phalanges de piquiers se rencontrer, on utilisait des gens de petits tailles souvent des enfants pour couper les tendons des soldats du premier rand afin de créer des brèches dans la ligne de fantassins et prendre un avantage.
Ils étaient appelé " les enfants perdus"