"Or l’histoire nous présente un homme en qui cette
forme intellectuelle, que Pascal nomme amplitude et faiblesse d’esprit, est
développée à un degré presque monstrueux : cet homme est Napoléon.
Qu’on relise le portrait si profondément fouillé,
si curieusement documenté, que Taine nous trace de l’esprit de Napoléon ;
on y reconnaîtra de suite, saillants au point qu’ils ne sauraient échapper au
regard le moins clairvoyant, ces deux caractères essentiels : puissance
extraordinaire à rendre présent à l’intelligence un ensemble extrêmement
complexe d’objets, pourvu que ces objets tombent sous les sens, qu’ils aient
figure et couleur aux yeux de l’imagination ; incapacité à l’abstraction
et à la généralisation poussée jusqu’à l’aversion profonde pour ces opérations
intellectuelles.
Les idées pures, dépouillées du revêtement des
détails particuliers et concrets qui les eussent rendus visibles et tangibles,
n’ont point accès dans l’esprit de Napoléon. « Dès Brienne, on constatait
que pour les langues et les belles-lettres, il n’avait aucune
disposition ». Non seulement il ne conçoit pas aisément les notions
générales et abstraites, mais il les repousse avec horreur. « Il
n’examinait les choses que sous le rapport de leur utilité immédiate, dit Mme
de Staël ; un principe général lui déplaisait comme une niaiserie ou comme
un ennemi ». Ceux qui font de l’abstraction, de la généralisation, de la
déduction leurs moyens habituels de pensée lui apparaissent comme des êtres
incompréhensibles, manqués, incomplets ; il traite avec un profond mépris
ces « idéologues » : « Ils sont là douze ou quinze
métaphysiciens bons à jeter à l’eau ; c’est une vermine que j’ai sur mes
habits ».
En revanche, si sa raison se refuse à saisir les
principes généraux ; si, au témoignage de Sthendal, « il ignore la
plupart des grandes vérités découvertes depuis cent ans », avec quelle
puissance il peut voir d’un seul coup, d’une vue qui comprend clairement tout
l’ensemble et qui, cependant, ne laisse échapper aucun détail, l’amas le plus
complexe de faits, d’objets concrets ! Il avait, dit Bourrienne, peu de
mémoire pour les noms propres, les mots et les dates ; mais il en avait
une prodigieuse pour tous les faits et les localités. Je me rappelle qu’en
allant de Paris à Toulon, il me fit remarquer dix endroits propres à livrer une
grande bataille… C’était alors un souvenir des premiers voyages de sa jeunesse,
et il me décrivait l’assiette du terrain, me désignait les positions qu’il
aurait occupées, avant même que nous fussions sur les lieux ». D’ailleurs
Napoléon lui-même a pris soin de marquer cette particularité de sa mémoire si
puissante pour les faits, si faible pour tout ce qui n’est point concret :
« J’ai toujours présents mes états de situation. Je n’ai pas de mémoire
assez pour retenir un vers alexandrin, mais je n’oublie pas une syllabe de mes
états de situation. Ce soir, je vais les trouver dans ma chambre, je ne me
coucherai pas sans les avoir lu ».
De même qu’il a horreur de l’abstraction et de la
généralisation parce que ces opérations s’accomplissent en lui à grand peine et
labeur, de même, c’est avec bonheur qu’il fait fonctionner sa prodigieuse
faculté imaginative, en athlète qui prend plaisir à éprouver la puissance de
ses muscles. Sa curiosité des faits précis et concrets est « insaturable »
selon le mot de Mollien. « La bonne situation de mes armées, nous dit-il
lui-même, vient de ce que je m’en occupe tous les jours une heure ou deux, et,
lorsqu’on m’envoie chaque mois les états de mes troupes et de mes flottes, ce qui
forme une vingtaine de gros livrets, je quitte toute autre occupation pour les
lire en détail, pour voir la différence qu’il y a entre un mois et l’autre. Je
prends plus de plaisir à cette lecture qu’une jeune fille n’en prend à lire un
roman. »
Cette faculté imaginative, que Napoléon exerce si
aisément et si volontiers est prodigieuse de souplesse, d’amplitude et de
précision ; les exemples abondent, qui permettent d’en apprécier les
merveilleuses qualités ; en voici deux qui sont assez caractéristiques
pour nous dispenser d’une longue énumération :
M.de Ségur, chargé de visiter toutes les places du
littoral du Nord, avait remis son rapport : « J’ai vu tous vos états
de situation, me dit le Premier Consul, ils sont exacts. Cependant vous avez
oublié à Ostende deux canons de quatre ». – Et il lui désigne l’endroit,
« une chaussée en travers de la ville ». – C’était vrai. – « Je
sortis confondu d’étonnement de ce que, parmi des milliers de pièces de canon
répandus par batteries fixes ou mobiles derrière le littoral, deux pièces de
quatre n’eussent point échappé à sa mémoire. »
Revenant du camp de Boulogne, Napoléon rencontre
un peloton de soldats égarés, leur demande leur numéro de régiment, calcule le
jour de leur départ, la route qu’ils ont prise, le chemin qu’ils ont dû faire,
et leur dit : « Vous trouverez votre bataillon « à telle
étape » - Or, l’armée était alors de 200 000 hommes.
C’est par des faits, par des attitudes et par des
gestes visibles que l’homme se fait connaître de son semblable, qu’il lui
révèle ses sentiments, ses instincts, ses passions ; dans une semblable
révélation, le détail le plus infime et le plus fugace, une imperceptible
rougeur, un plissement de lèvres à peine esquissé, sont souvent le signe
essentiel, celui qui projette une lueur vive et soudaine sur une joie ou sur
une déception cachée au fond même de l’âme. Ce minuscule détail n’échappe pas
au regard scrutateur de Napoléon et sa mémoire imaginative le fixe à jamais
comme ferait une photographie instantanée. De là sa connaissance profonde des
hommes auxquels il a affaire :
Telle force morale invisible peut être constatée
et approximativement mesurée par sa manifestation sensible, par une épreuve
décisive, qui est tel mot, tel accent, tel geste. Ce sont ces mots, gestes et
accents qu’il recueille ; il aperçoit les sentiments intimes dans leur
expression extérieure, il se peint le dedans par le dehors, par telle
physionomie caractéristique, par telle attitude parlante, par telle petite
scène abréviative et topique, par des spécimens et raccourcis si bien choisis
et tellement circonstanciés qu’ils résument toute la file indéfinie des cas
analogues. De cette façon, l’objet vague et fuyant se trouve soudainement
saisi, rassemblé, puis jaugé et pesé.
La surprenant psychologie de Napoléon est faite
toute entière de sa puissance à se figurer avec précision, dans l’ensemble et
dans le détail, des objets visibles et palpables, des hommes de chair et d’os.
Et cette faculté est aussi ce qui rend son langage
familier si vif et si coloré ; point de termes abstraits ni de jugements
généraux ; des images que saisi aussitôt l’œil ou l’oreille. « Je ne
suis pas content de la régie des douanes sur les Alpes, elle ne donne pas signe
de vie ; on n’entend pas le versement de ses écus dans le trésor
public ».
Tout, dans l’intelligence de Napoléon, horreur de
l’idéologie, coup d’œil de l’administrateur et du tacticien, profonde
connaissance des milieux sociaux et des hommes, vigueur parfois triviale du
langage, tout découle de ce même caractère essentiel : amplitude et
faiblesse d’esprit."
Pierre Duhem, La théorie physique
"Ce que je trouve de plus
extraordinaire parmi les qualités que possédait cet homme si extraordinaire
était la souplesse ou, pour parler la langue des sciences (la physiologie), la
nature contractile de son génie, qui permettait à celui-ci de s’étendre au besoin
de façon à pouvoir embrasser sans efforts les affaires du monde et ensuite de
se resserrer tout à coup de manière à pouvoir saisir sans peine les plus petits
objets."
Tocqueville, Esquisses de l'Ancien Régime et la Révolution
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire