Certains d’entre vous, ceux qui viennent fureter régulièrement dans ce
grenier, se souviendront peut-être de billets relatant comment, selon Saint-Simon,
la princesse des Ursins fut congédiée par la reine d’Espagne, un glacial soir
de décembre, et comment Alberoni fit fortune en embrassant le cul mal torché du
Duc de Vendôme.
Eh bien, voici comment, de son côté, Michelet explique le renvoi de la
princesse des Ursins. Vrai ? Faux ? Un peu des deux ? Cela n’est
pas facile à dire. Michelet était à la fois profondément érudit et plein de
préjugés, de partis pris très décidés, et très apparents. Et certes, la
monarchie espagnole du 17ème siècle n’avait absolument rien qui
puisse plaire à un homme ayant ses idées et son tempérament. En même temps, il
suffit de lire Saint-Simon, qui n’avait pas, lui, et c’est le moins que l’on
puisse dire, un préjugé défavorable envers la monarchie et le catholicisme,
pour savoir que ce que raconte Michelet est tout à fait plausible, à défaut
peut-être d’être véridique. Je ne sais.
Mais vrai ou pas, cela n’est-il pas admirablement dit ?
« Par sa mère bavaroise,
Philippe V venait d’un mélange de Bavière-Autriche, où les esprits troublés ne
sont pas rares. Il avait pour aïeul l’affreux Ferdinand II, le spectre de la
guerre de trente ans. J’ai dit le tragique roman de sa mère, ermite en plein Versailles,
affolée de sa Bessola. Le vertige du Tyrol était dans cette tête, et elle le
transmit à son fils. Comme elle il fut tout amoureux, mais à la façon de son
père, le gros Dauphin blondasse, et il en eut la sensualité bestiale.
Né tel, il tomba en Espagne, dans
l’âpre et violente contrée, admirable pour faire des fous. Charles Quint le
devint. Philippe II, dans les derniers rêves de son sinistre Escurial, d’avance
éclipsa Don Quichotte.
Philippe V ne fut fou que par
moments. Il n’était pas dénué d’esprit, souvent parlait très bien. Presque
toujours muet, et enfermé, comme l’avait été sa mère, il ne voyait guère que sa
femme. Le sexe annulait tout en lui. Il fut le mari le plus assidu, le plus
mari qu’on vit jamais, acharné, implacable d’exigence amoureuse. Sa première
femme, malade à la mort, perdue d’humeurs froides, dissoute et couvertes de
plaies, n’eut pas grâce un seul jour, ne put faire lit à part.
L’aimait-il ? Le jour de sa mort même, il alla à la chasse, selon son
habitude, et rencontrant le convoi au retour, froidement le regarda passer.
La vieille princesse des Ursins,
qui gouvernait, fut prise dans un double embarras, le veuvage du roi et un
essai de réforme qu’elle avait commencé. Réforme des finances, réforme du
clergé, et surtout de l’Inquisition. Si elle n’eut été si âgée, elle se serait
fait épouser et aurait gardé le roi. Mais il lui échappa d’abord par la
dévotion, ensuite par un second mariage. On a souvent conté sa brouillerie avec
Versailles, mais trop peu rappelé qu’elle avait contre elle l’Inquisition et le
clergé.
Avec le tempérament du roi il n’y
avait pas un moment à perdre pour le marier. La Des Ursins cherchait dans toute
l’Europe, mais chaque princesse lui faisait peur. Elle craignait surtout un
trop grand mariage, une fille de roi qui eût pris ascendant. Il n’y avait guère
de plus petit prince que le duc de Parme. Donc elle ouvrit l’oreille lorsque
son envoyé, Alberoni, un nain bouffon qui l’amusait, lui demanda un jour
pourquoi elle ne prendrait pas la nièce de son maître, le duc Farnèse, une
fille toute simple, élevée dans un grenier du palais, qui ne savait que coudre.
La princesse le crut, fit la chose ; puis, un peu tard, mieux informée,
elle voulut la défaire. Mais le mariage était déjà célébré à Parme. D’autre part,
le roi était dans une terrible impatience ; Alberoni, grossièrement,
obscènement, à sa manière, lui avait décrit la fille selon les goûts du roi, la
disant « une grasse Lombarde, bien empâtée de beurre, de parmesan ».
Eloge mérité de toute la maison des Farnèse, dont le dernier meurt à force de
graisse.
Ce charmant idéal envahissant le
cœur du roi, il sut très mauvais gré à la princesse des Ursins de vouloir lui
inspirer des défiances sur sa future épouse. Alberoni l’avait pris entièrement
par ses contes luxurieux. Il en tira deux choses pour la jeune reine qui
arrivait : 1° l’ordre verbal de lui obéir en tout ; 2° un billet où
il lui mandait de faire arrêter, enlever madame des Ursins, finissant par ce
mot d’exquise délicatesse : « Ne manquez pas votre coup tout d’abord.
Autrement elle vous enchantera et
nous empêchera de coucher ensemble, comme avec feue la reine. » Il est
vrai que la Des Ursins, aux derniers jours, l’avait fort sagement prié
d’épargner la mourante, qui pouvait lui donner son mal.
Alberoni porta ce mot lui-même à
la frontière où était la jeune reine, et se tint dans la coulisse pour
surveiller l’exécution. Autrement cette fille sans expérience n’eût eu ni
l’assurance ni la férocité impudente pour jouer cette scène de fausse fureur
sans cause ni prétexte. Tout le monde l’a lue dans Saint-Simon. C’était
l’hiver ; la vieille dame fut enlevée en habit de bal et trainée vingt
jours dans les glaces, au hasard de la faire crever. Le lendemain, le roi, qui
était venu au-devant, rencontra enfin sa grasse Lombarde, l’épousa sur l’heure
dans la première maison qui se trouva. En plein jour, ils se mirent au lit. »
Ce pauvre souverains espagnol n'avait vraiment point de chance car faire des câlins à une malade et une mamie grasse à souhait, c'était pas la joie en espérant que les femmes de chambre des rombières étaient plus accortes sinon je comprends sa folie.
RépondreSupprimerLa monarchie espagnole n'avait rien de bien folichon à cette époque, il faut bien l'avouer.
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