Le 18 novembre 1518, Hernan Cortès quitte l’île de Cuba à la tête d’une
flotte de 11 navires transportant environ 800 hommes, à destination des côtes
du Mexique. Ce départ s’est fait dans le secret et la précipitation car Cortès
craignait, à juste titre, que le gouverneur de Cuba, Diego Velázquez de Cuéllar,
n’annule l’expédition au dernier moment. C’est donc en quasi renégat que Cortès
débarque sur les côtes du Mexique le 22 avril 1519. Il sait que son autorité
sur l’expédition est précaire, car il ne fait pas de doute que Velázquez cherchera
à lui en arracher le commandement et qu’il fera tout pour le discréditer auprès
de la cour d’Espagne, où il possède de puissants appuis. Cortès ne peut donc
compter que sur ses qualités personnelles pour assurer son autorité sur ses
hommes, et sur le succès pour ratifier son entreprise.
Cortès commence par transformer le campement où les Espagnols se
trouvent en une ville, à laquelle il donne le nom de Villa Rica de la Vera Cruz
(« La riche ville de la véritable croix »), devenue Veracruz, les Espagnols y
ayant débarqué un Vendredi saint, et il s’apprête à marcher vers l’intérieur
des terres. Mais dans le camp espagnol les mécontents s’agitent. Cortès va
alors prendre une décision qui rentrera dans la légende.
Peu après le départ des
commissaires, il survint à Véra-Cruz un évènement de la plus pénible nature. Un
certain nombre de personnes, le prêtre Juan Diaz à leur tête, mécontentes de
l’administration de Cortès pour différents motifs, ou ne trouvant pas de leur
goût la hasardeuse expédition qui se préparait, conçurent le projet de se
saisir d’un des navires pour gagner Cuba, et instruire le gouverneur de ce qui
se passait. Le complot fut conduit avec tant de mystère, que les conjurés
avaient transporté à bord les vivres et la provision d’eau nécessaires au
voyage avant que le moindre éveil fut donné. Mais la nuit même où l’on devait
mettre à la voile, un des affidés, saisi d’un repentir soudain, révéla tout à
Cortès, qui donna aussitôt l’ordre d’arrêter ses complices. On les
interrogea ; leur culpabilité étant prouvée, deux des meneurs furent
condamnés à la peine de mort, le pilote à perdre les pieds, plusieurs autres au
fouet. Le prêtre, qui sans doute était le plus coupable de tous, réclamant le
privilège du clergé, on le laissa évader. Un des deux condamnés au gibet était
le nommé Escudero, le même alguazil
qui avait arrêté Cortès à la porte de son asile à Cuba. On entendit le général
s’écrier, au moment de signer l’arrêt, qu’il « regrettait de savoir
écrire ». Ce n’était pas la première fois que ces paroles étaient
prononcées dans des circonstances semblables (c’est l’exclamation de Néron
rapportée par Suétone).
La colonie de Villa-Rica se
trouvant définitivement organisée, Cortès envoya Alvarado avec une grande
partie de l’armée à Cempoalla, où il le rejoignit bientôt lui-même avec le
reste des troupes. Le dernier complot avait une impression profonde sur son
esprit. Il y avait donc dans le camp des cœurs pusillanimes, qui ne pouvaient
manquer de faire défaut au moment du danger et de répandre des semences de
mécontentement. Les plus résolus de ses compagnons, pour le moindre sujet de
dégoût ou de désappointement, faibliraient peut-être eux-mêmes, et seraient
tentés de renonce à une entreprise trop vaste et trop formidable pour laisser
aucune chance de succès si la petite armée s’affaiblissait encore. Tant que le
retour à Cuba serait possible, on devrait appréhender de nouvelles défections.
Il fallait donc fermer cette porte de refuge à tout le monde, et pour cela
détruire la flotte. Ce fut l’audacieuse résolution que prit Cortès sans
consulter son armée.
Arrivé à Cempoalla, il communiqua
son dessein à ses plus dévoués partisans, qui entrèrent avec ardeur dans ses
vues. Par leur entremise, et à l’aide surtout de ces arguments dorés tout
puissants sur les esprits vulgaires, il persuada aux pilotes de faire un
rapport, où ils déclareraient que les navires avaient essuyés de fortes avaries
par suite de violents coup de vent, et que les vers avaient tellement rongé leurs
flancs et leurs carènes, que la plupart étaient hors d’état de soutenir la mer,
quelques-uns même de rester à flot.
Cortès feignit d’être surpris de
cette communication, car « il savait dissimuler », dit Las Casas avec
son habituelle bienveillance, « lorsqu’il s’agissait de ses
intérêts ». – « S’il en est ainsi, s’écria-t-il, il faut bien se
résigner… la volonté de Dieu soit faite ! » L’ordre fut donné de
désarmer les cinq vaisseaux les plus maltraités, d’enlever leur voilure, leur
gréement, leurs fers, tout ce qu’on pourrait transporter au rivage, et de
couler bas leurs carcasses. Quatre autres navires furent également condamnés
après une inspection suivie d’un rapport semblable. Il ne resta plus qu’un seul
petit bâtiment.
Lorsque cette nouvelle parvint à
Cempoalla, elle répandit la consternation parmi les troupes. Les Espagnols se
voyaient ainsi séparés d’un seul coup de leurs amis, de leurs familles, de leur
patrie. La retraite leur était fermée en cas de revers, et ils avaient à
lutter, faible poignée d’hommes, contre un formidable empire. La destruction
des cinq premiers navires avait paru nécessaire à tout le monde ; on
savait l’activité destructrice des insectes dans les mers tropicales ;
mais en apprenant que l’on venait encore de couler quatre vaisseaux, les
soldats entrevirent la vérité ; ils se crurent trahis. Les murmures,
sourds d’abord, mais de plus en plus violents, firent craindre une rébellion
ouverte. Leur général les avait conduits, disaient-ils, comme du « bétail
à la boucherie » (Gomara). La situation prenait l’aspect le plus
menaçant ; jamais Cortès n’eut tant à redouter de ses propres soldats.
Dans ce moment de crise, sa
présence d’esprit ne l’abandonna point. Il assembla ses troupes, et croyant
plus sage d’user de persuasion, il leur rappela qu’avant de détruire les
navires on avait constaté qu’ils étaient impropres au service ; n’était-ce
pas lui d’ailleurs qui avait fait le plus grand sacrifice en cette
circonstance ? Ces navires étaient sa propriété, tout ce qu’il possédait
au monde. L’armée au contraire ne pouvait que profiter d’un malheur qui lui
assurait un renfort de cent hommes vigoureux, composant les équipages. Mais en
admettant qu’on eût sauvé la flotte, de quelle utilité pouvait-elle être dans
la grande entreprise qu’ils allaient tenter ? Vainqueurs, ils n’en avaient
pas besoin, et ils seraient trop avancés dans le pays pour en profiter en cas
de revers. Il les suppliait donc de tourner les yeux d’un autre côté. Calculer
ainsi les chances de succès, les moyens d’échapper au péril, c’était faire
preuve de peu de courage ; ils avaient mis la main à l’œuvre ;
regarder en arrière à mesure qu’ils avançaient, c’était courir à leur perte. Il
leur répondait au contraire du succès, s’ils retrouvaient leur première
confiance en eux-mêmes et dans leur général. « Pour moi, ajouta-t-il, mon
parti est pris : tant qu’un seul de vous me sera fidèle, je resterai ici.
S’il est des hommes assez lâches pour craindre de partager les dangers de notre
glorieuse entreprise, qu’ils s’éloignent, au nom du ciel ! Qu’ils
retournent à Cuba ; qu’ils y racontent comment ils ont abandonné leur chef
et leurs camarades ; qu’ils y attendent patiemment le jour où nous
reviendrons chargés des dépouilles des Aztèques. »
Cortès avait su toucher la corde
sensible dans le cœur des soldats. A mesure qu’il parlait, leur ressentiment
s’évanouissait ; ils voyaient reparaître de nouveau ces visions de gloire
et de richesses un instant évanouies. Ils avaient honte d’avoir pu douter un
moment de leur général ; tout leur enthousiasme pour lui s’était rallumé,
car ils sentaient bien qu’il n’y avait de triomphe à espérer que sous sa
bannière, et pour mieux attester ce revirement dans leurs idées, ils firent
retentir l’air de ce cri unanime : « A Mexico ! A Mexico ! »
La destruction de la flotte est
l’un des actes les plus remarquables de la vie de Cortès. On trouve sans doute
dans l’histoire d’autres exemples du même courage, mais jamais les chances de
succès n’étaient aussi précaires, les chances de revers plus affreuses. Une décision
si héroïque pouvait passer, en cas d’échec, pour un acte de folie, mais ce n’en
était pas moins le résultat d’un froid calcul. La fortune, la renommée, la vie
même de Cortès, dépendaient d’un coup de dès ; le sort seul pouvait
prononcer. Il n’avait, quant à lui, d’autre alternative que de vaincre ou de
mourir.
En détruisant sa flotte, Cortés ne laissait aucun espoir à ces compagnons de retourne en terre amie, ils devaient donc se battre et vaincre, c'était la seule solution qu'il leurs restait.
RépondreSupprimerJe ne sais si on peut comparer cette attitude de courage aveugle avec la marche des 10.000 qui vainquirent toutes les armées qui leurs furent opposé dans la perse antique car là aussi , il y avait peut d'espoir d'un retour en terre grecque.
Nous pouvons remarquer que souvent de petits contingents de soldats occidentaux résistèrent ou vainquirent des armées ou des empires non européens.
On peut trouver une éventuelle réponse dans l'art occidentale de faire la guerre mais là c'est une autre histoire.
Ce qu'a fait Cortès ne peut pas vraiment se comparer à la retraite des dix milles car lui c'est volontairement qu'il s'est ôté tout moyen de revenir en arrière, alors que les dix milles se sont retrouvés isolés en Perse par hasard, du fait de la mort de Cyrus.
SupprimerEt oui, bien sûr, les Espagnols étaient très supérieurs militairement aux peuples du Mexique. Heureusement pour eux d'ailleurs, puisqu'ils étaient si peu nombreux...
Il est certain que les épées en bon acier de Tolède étaient supérieures au macuahuit des guerriers mexicaa qui pourtant étaient capables de couper un homme en deux ou de trancher la tête d'un cheval.
SupprimerDe plus les espagnols abattaient les officiers et les meilleurs guerrier qui étaient reconnaissables aux bannières qu'ils portaient dans le dos, les mexicaa furent aussi très impressionnés par les chiens de guerre qui accompagnaient les espagnols.
Les aztèques cherchaient à faire des prisonniers afin de les sacrifier aux dieux, une forme différente de faire la guerre.
Oui, les armes mexicaines en obsidiennes étaient redoutablement tranchantes mais elles s'émoussaient très vite. Très inférieures donc à des épées en acier.
SupprimerEt ce que vous dites sur le fait de tuer les chefs indigènes est exact, c'est même ce qui a sauvé les Espagnols à la bataille d'Otumba;
Mais la différence essentielle venait tout simplement de leur discipline et de leur technique collective supérieure.
Pour le dire tout simplement, ils étaient plus civilisés. C'est un peu la même chose que les Romains avec les peuples de Gaule.
Les légions romaines éprouvèrent plus de difficultés à vaincre les perses sassanides et autres orientaux,
SupprimerPourtant face aux germains, ils connurent la défaite certes dans un milieu hostile qui ne se prêtait aux manœuvres de leurs légions, ici j'évoque la bataille de Teutobourg et la lamentation d' Auguste " “Quintilius Varus, rends-moi mes légions !” » ; mais ici je m' égare.