A la mi-août 1519, Cortès quitte Veracruz et commence sa marche vers Tenochtitlan
(Mexico), la capitale de l’empire Aztèque. Il se heurte tout d’abord aux
Tlascalans, un peuple indépendant, ennemi juré des Aztèques. Cortès vainc dans
un premier temps les Tlascalans en bataille rangée mais parvient ensuite à
nouer une alliance avec eux. Cette alliance sera décisive pour l’entreprise de
Cortès qui pourra désormais compter sur des milliers de combattants indigènes
pour appuyer la petite troupe espagnole.
Cortès parvient ensuite à Cholula, une ville sainte de l’empire de
Montezuma. Il y reçoit un accueil grandiose qui est en réalité une ruse, les
indiens ayant l’intention de massacrer les Espagnols durant leur sommeil. Mais
la femme de l’un des caciques, s’étant prise d’amitié pour Dona Marina
(« la Malinche »), lui révèle le complot, dans l’idée de lui
permettre d’échapper au massacre imminent. La Malinche informe immédiatement
Cortès, qui décide alors de châtier durement les Cholulans. S’ensuit l’un des
plus grands massacres perpétrés par Cortès durant son expédition. Cet événement
particulièrement sanglant donne l’occasion à Prescott de porter un premier
jugement moral sur l’entreprise des Espagnols.
Au point du jour, Cortès était à
cheval, dirigeant les mouvements de sa petite armée. Il rangea le gros de ses
forces en bataille dans la grande cour du temple, entourée en partie de
bâtiments, ainsi que nous l’avons dit, et en partie par une haute muraille.
Cette cour avait trois portes d’entrée, à chacune desquelles Cortès plaça un
fort piquet. Le reste des troupes fut posté, avec les canons, en dehors de
l’enceinte de manière à en commander tous les abords, et à empêcher que ceux
qui restaient à l’intérieur fussent interrompus dans l’exécution de la tâche
qui leur était réservée. L’ordre avait été envoyé la veille aux chefs
tlascalans de se tenir prêts à pénétrer au premier signal dans la ville pour
faire leur jonction avec les Espagnols.
Ces dispositions étaient à peine
terminées, que les caciques cholulans se présentèrent, amenant avec eux un
corps de porteurs, plus nombreux même qu’on ne le leur avait demandé. On les
fit entrer dans la cour, au centre de l’infanterie espagnole rangée le long des
murs. Cortès, ayant alors pris à part quelques-uns des caciques et s’adressant
à eux d’un air sévère, les accusa durement d’être les chefs de la conspiration,
et leur prouva en même temps qu’il en connaissait tous les détails. Il était
venu chez eux, leur dit-il, en ami et sur l’invitation de l’empereur ; il
avait respecté les habitants et leurs propriétés, et pour leur ôter tout sujet
d’ombrage, il avait laissé une grande partie de ses forces hors de la ville.
Accueilli avec des démonstrations hospitalières, qui n’avaient d’autre but que
de l’attirer dans un piège, il trouvait trop tard que ces démonstrations
n’étaient qu’un masque pour couvrir la plus abominable trahison.
Cette accusation tomba sur les
Cholulans comme la foudre. Ils contemplaient avec une vague terreur ces
mystérieux étrangers, qui semblaient posséder la faculté de lire leur pensée.
Toute dénégation, toute tergiversation étaient inutiles devant de pareils
juges. Ils avouèrent tout, et cherchèrent à s’excuser en rejetant le blâme sur
Montézuma. A ce nom, Cortès, affectant encore plus d’indignation, leur dit que
c’était là une vaine excuse, puisqu’un tel fait, et supposant même qu’il fut
vrai, ne saurait justifier leur conduite ; qu’il allait d’ailleurs tirer
une vengeance si éclatante de leur perfidie, que le bruit en retentirait par
tout le vaste empire de l’Anahuac !
Le signal fut alors donné :
c’était un coup d’arquebuse. Aussitôt tous les fusils et toutes les arbalètes
furent dirigés contre les malheureux Cholulans entassés au milieu de la cour
comme un troupeau de daims, et une effroyable décharge sema la mort dans cette
masse confuse. Ils furent pris tout à fait à l’improviste, car ils n’avaient
pas entendu ce qui s’était passé entre Cortès et leurs chefs. Ce fut donc à
peine s’ils opposèrent quelque résistance aux Espagnols qui, après avoir
déchargé leurs armes, se précipitèrent sur eux l’épée à la main, et comme ces
indigènes à demi nus n’avaient rien pour garantir leur corps, ils les
taillèrent en pièces aussi facilement que le moissonneur fauche ses blés mûrs
au temps de la moisson. Plusieurs essayèrent d’escalader les murailles ;
mais ces tentatives infructueuses ne servirent qu’à les exposer plus sûrement
aux coups des arquebusiers et des archers. D’autres se jetèrent vers les
portes, où ils furent reçus sur les pointes des longues piques des soldats qui
les gardaient. Quelques-uns, mieux inspirés, se cachèrent sous les monceaux de
cadavres dont la terre fut bientôt couverte.
Pendant cette œuvre de mort, les
compatriotes des Indiens qu’on égorgeait, attirés par le bruit du massacre,
avaient commencé une attaque furieuse contre les Espagnols du dehors. Mais les
grosses pièces de Cortès, placées dans une position avantageuse, balayaient les
rangs des assaillants, à mesure qu’ils se présentaient. Dans les intervalles
des décharges de l’artillerie, intervalles beaucoup plus longs alors, à cause
de l’état imparfait de la science, qu’ils ne le sont aujourd’hui, la multitude
était refoulées par des charges de cavalerie. Les chevaux, les canons, les
armes des Espagnols, tout était nouveau pour les Cholulans, et cependant,
malgré la terreur qu’un pareil spectacle était fait pour inspirer, malgré les
détonations de la mousqueterie, mêlées à celles du canon, dont les éclats
tonnants semblaient ébranler la terre, les indiens désespérés se pressaient en
foule pour prendre la place de leurs camarades tués.
Pendant que cette lutte
meurtrière ensanglantait les environs du quartier des Espagnols, les
Tlascalans, ayant entendu le signal convenu, s’étaient portés rapidement sur
Cholula. Ils avaient, par ordre de Cortès, ceint leurs têtes de guirlandes de
joncs « afin qu’on pût les distinguer plus facilement des gens de la
ville » (Camargo). Arrivant au plus fort de l’action, ils tombèrent tout à
coup sur les derrières des Cholulans qui, écrasés d’un côté par les charges de
la cavalerie castilanne, pressés de l’autre par leurs vindicatifs ennemis, ne
purent résister à cette double attaque. Les uns se jetèrent dans les bâtiments
les plus rapprochés, construits pour la plupart en bois, et qui ne tardèrent
pas à être incendiés. D’autres cherchèrent un refuge dans les temples. Un
groupe nombreux, précédé par des prêtres, prit possession du grand teocalli.
Suivant une tradition vulgaire, à laquelle nous avons déjà fait allusion, le
dieu devait, quand on renverserait une partie des murailles de son temple,
produire une inondation qui engloutirait ses ennemis. Les crédules Cholulans
parvinrent avec de grands efforts à détacher quelques pierres des murs de l’édifice.
Cette dégradation ne produisit que des flots de poussière ; mais d’eau,
point. Leur déité trompeuse les abandonnait à l’heure du danger. Désespérés,
ils s’élancèrent dans les tourelles en bois qui surmontait le temple et firent
pleuvoir une grêle de pierres, de dards, de flèches enflammées sur les
Espagnols, tandis que ceux-ci gravissaient le grand escalier de cent vingt
degrés qui conduisait au faîte de la pyramide. Mais cette pluie de feu tombait
en vain sur les casques d’acier des chrétiens, qui se servirent au contraire de
ces brandons ardents pour incendier la citadelle de bois. Elle fut bientôt en
flammes. La garnison persista cependant à la défendre, bien qu’on lui offrît, dit-on, quartier. Un seul individu en
profita ; les autres se précipitèrent, tête baissée, du haut du parapet,
ou périrent misérablement dans les flammes.
Tout était alors tumulte et
confusion dans la belle cité qui reposait, quelques heures auparavant, au sein
de la paix et la sécurité. Les gémissements des mourants, les supplications
frénétiques des vaincus implorant la merci des vainqueurs, se mêlaient aux cris
de guerre des Espagnols, qui foulaient leurs ennemis sous les pieds de leurs
chevaux, et aux sifflements aigus des Tlascalans, qui donnaient en cette
occasion pleine carrière à leurs sentiments de haine contre leurs anciens
rivaux. Au milieu de tout ce tumulte on entendait le feu continuel de la
mousqueterie et le craquement des charpentes brûlées, qui s’affaissaient avec
fracas, lançant dans les airs des tourbillons de flammes dont les lueurs
faisaient pâlir les teintes roses du matin. La ville sainte semblait
transformée en enfer. Lorsque la résistance eut à peu près cessé, les
vainqueurs pénétrèrent dans les maisons et dans les lieux sacrés, faisant main
basse sur tous les objets de quelque valeur, tels que vaisselle, bijoux (qui se
trouvèrent en assez grand abondance), vêtements et provisions : ces deux
derniers articles étaient même recherchés de préférence aux premiers par les
simples Tlascalans, circonstance qui facilita beaucoup le partage du butin, à
la grande satisfaction des alliés chrétiens. C’est un fait digne de remarque,
qu’au milieu de la licence universelle, les ordres de Cortès furent respectés
en ce qui concernait les femmes et les enfants, auxquels il ne fut fait aucun
mal ; les Tlascalans se bornèrent à les faire prisonniers, ainsi qu’un
grand nombre d’hommes, avec l’intention de les emmener en esclavage. Ces scènes
de violence duraient depuis plusieurs heures, lorsque Cortès, cédant aux
instantes supplications de quelques chefs cholulans qui avaient été préservés
du massacre, et aux prières des envoyés mexicains, consentit, par égard,
dit-il, par égard pour ces derniers, représentants de Montézuma, à rappeler ses
soldats et à mettre, autant que possible, un terme à cet affreux pillage. Deux
des caciques reçurent aussi la permission d’aller trouver leurs compatriotes,
et donner des assurances de pardon et de protection à tous ceux qui
rentreraient dans l’obéissance.
Ces mesures produisirent l’effet
désiré. Les efforts réunis de Cortès et des caciques parvinrent enfin, non sans
peine, à rétablir l’ordre. Les assaillants, Espagnols et indiens, se rallièrent
sous leurs bannières respectives, et les Cholulans, cédant à la voix et aux
exhortations de leurs chefs, rentrèrent peu à peu dans leurs habitations.
La première chose que fit Cortès
fut de persuader les chefs tlascalans de rendre la liberté à leurs prisonniers.
Telle était leur déférence pour le général, qu’ils accédèrent à ce vœu, non
toutefois sans murmurer, se contentant du riche butin qu’ils avaient fait sur
les Cholulans, et qui consistait en objets de luxe depuis longtemps inconnus à
Tlascala. Il s’occupa ensuite de faire disparaître, autant que possible, les
traces sanglantes de cette hideuse boucherie, et particulièrement de faire
enlever les monceaux de cadavres qui encombraient les rues et la grande place,
où la chaleur activait déjà la décomposition. Cortès, dans sa lettre à Charles
Quint, accuse trois mille morts ; la plupart des relations disent six,
quelques-unes mêmes donnent un chiffre plus élevé. Comme le plus ancien et
principal cacique se trouvait au nombre des victimes, Cortès aida les Cholulans
à installer son successeur. Ces mesures d’ordre rétablirent peu à peu la
confiance. Les gens des environs, rassurés, affluèrent dans la capitale et
comblèrent les vides faits dans sa population. Les marché se rouvrirent et les
habitants de Cholula se livrèrent de nouveau aux occupations habituelles d’une
population paisible et industrieuse. Cependant, de longs amas de ruines
noircies et fumantes attestaient les fureurs de l’ouragan qui venait de ravager
la cité, et les murs qui entouraient la grande cour du temple où s’était
accompli le premier acte de cette sanglante tragédie, debout encore plus de
cinquante ans après l’évènement, racontaient la lamentable histoire du massacre
de Cholula.
Bien fait pour leur gueule, à ces Cholulans ! Z'avaient qu'à pas chercher baston. Et il était drôlement sympa, ce Cortès, finalement.
RépondreSupprimerUn type sympa effectivement. Fallait juste pas lui marcher sur les harpions.
SupprimerUn type sympa ? Attention à la précipitation, les sources sont rares sur cette conquête espagnole en Mexica et sont d'ailleurs en majorité européennes (et encore plus espagnoles). Bartolomé de Las Casas donne ainsi une vision complètement différente en indiquant que les Espagnols ont fait preuve d'une grande cruauté lors de leurs expéditions et que le massacre de Cholula était ainsi un acte gratuit de l'armée de Cortés. On ne peut exclure également le fait que la vieille femme qui a prévenu la Malinche n'était autre qu'une ruse des Tlascalans, les ennemis des Cholulans. Cortés n'a en effet pas vérifié ses sources et a commis ce massacre avec comme seule preuve un simple témoignage ! Cruel, oui. Sympa, non. Il a de l'honneur dirons-nous plutôt et en ne blâmant que les responsables de l'embuscade.
SupprimerCortès ne faisait qu'appliquer une maxime de cher Sun Tzu qui disait ceci: " «En tuer un pour en terrifier un millier" même si selon lui " L'art de la guerre, c'est de soumettre l'ennemi sans combat".
RépondreSupprimerIl faut reconnaître que les espagnols furent toujours de féroces combattants, ne disait on pas des tercios de l'armée qu'ils étaient semblables à des pièces d' un jeu d'échecs, ils ne furent vaincu qu'à la bataille de Rocroy suite aux charges de la cavalerie lourde française (ici des gens d'armes ), e dernier carré de cette infanterie était composé exclusivement d'espagnols.
Je m'égare tout cela pour dire que les espagnols n'étaient des tendres, ils sont d'ailleurs les adeptes d'un ait militaire célèbre connu des combattants d'Alamo, le célèbre Enl Deguello en espagnol, son nom complet est El toque a degüello qui peut être traduit en « l'appel à l'égorgement » (de degollar = égorger).
Allez un peu de musique:
https://www.youtube.com/watch?v=p5RjjRe4dd4
En l'occurrence il en a plutôt tué des milliers pour en terrifier des centaines de milliers, mais l'idée est celle-là.
SupprimerLa prochaine fois je posterai le jugement de Prescott sur cet épisode.
I liked your blog, thanks for sharing this
RépondreSupprimer