
Ce passage de l’histoire de la
conquête est un de ceux qui ont laissé une sombre tache sur la mémoire des
conquérants. Aujourd’hui même on ne peut songer sans frémir au sort de cette
belle et florissante capitale, envahie au sein de la paix et livrée à la merci
d’une soldatesque effrénée. Mais pour apprécier sainement un pareil acte, il
faut se reporter à l’époque où il eut lieu. Et ici une difficulté se présente tout
d’abord, c’est de trouver une justification quelconque au droit de conquête.
Mais il faut se rappeler qu’à cette époque, et même beaucoup plus tard,
l’erreur religieuse – qu’elle fut le résultat de l’ignorance ou de l’éducation,
héréditaire ou acquise, hérétique ou païenne, peu importe -, était considérée
comme un crime, qui devait être puni par le feu dans ce monde, et par des
souffrances éternelles dans l’autre. Cette doctrine, quelque monstrueuse
qu’elle fût, était celle de l’Eglise de Rome ou, en d’autres termes, de
l’Eglise chrétienne. D’après ce code, le territoire des païens, en quelque
partie du monde qu’il se trouvât, était considéré comme une sorte d’épave
religieuse, dont le Saint Siège prenait possession, à défaut de propriétaire
légal, et que le chef de l’Eglise donnait, de sa pleine puissance, au premier
potentat temporel qui voulait se charger d’en faire la conquête. C’est ainsi
qu’Alexandre VI octroya généreusement une grande partie de l’hémisphère
occidental aux Espagnols, et de l’hémisphère oriental aux Portugais. Ces
superbes prétentions des successeurs de l’humble pêcheur de Galilée n’étaient
pas seulement nominales : elles étaient reconnues, et considérées comme
autorité souveraine dans les contestations qui s’élevaient entre les nations.
(La fameuse bulle de partage servit de base au traité de Tordesillas, par
lequel les gouvernements castillan et portugais tracèrent la ligne de
démarcation entre leurs découvertes respectives ; ligne qui assura aux
Portugais le vaste empire du Brésil, qui aurait dû, par priorité d’occupation,
appartenir à leurs rivaux.)
Le droit de conquête ainsi
conféré entrainait l’obligation, sur laquelle il était en quelque sorte fondé,
de sauver de la perdition éternelle les peuples plongés dans les ténèbres. Cette
obligation était reconnue par les meilleurs et les plus braves, par l’homme de
robe dans son cabinet, par le missionnaire et le guerrier dans la croisade. Le
sentiment de ce devoir pouvait être dénaturé par des motifs temporels ; il
se confondait quelquefois avec des considérations prosaïques d’ambition et
d’avarice, mais il ne s’éteignait jamais dans le cœur du conquérant chrétien.
Nous avons vu combien il l’emportait, dans l’esprit de Cortès, sur tous les
calculs d’intérêt personnel. La concession du pape, fondée sur le devoir de
convertir les infidèles, devoir qu’elle imposait d’ailleurs comme une condition
impérative, était donc la base présumée – et cette base était alors considérée
comme réunissant toutes les garanties nécessaires – du droit de conquête.
Ce droit, il est vrai,
n’autorisait aucun acte inutile de violence à l’égard des naturels.
L’expédition actuelle, jusqu’à l’époque de laquelle nous sommes arrivés, avait
eu, selon toute probabilité, moins d’excès de ce genre à se reprocher qu’aucune
expédition semblable des Espagnols dans le Nouveau Monde. Dans tout le cours de
la campagne, Cortès avait défendu que les indigènes fussent lésés sans
nécessité dans leur personne ou leurs biens, et il avait puni avec une sévérité
exemplaire ceux qui avaient enfreint ses ordres sur ce point. Il s’était montré
fidèle à ses amis et, sauf peut-être une seule exception, il n’avait pas été
sans pitié pour ses ennemis. Qu’il agît ainsi par politique ou par principe, il
ne faut pas moins lui en savoir gré ; encore bien que, comme tous les
esprits droits, il ait pu comprendre que la meilleure politique est celle qui
repose sur les principes.
Il était entré dans Cholula en
ami, sur l’invitation de l’empereur indien, qui possédait sur cet Etat une
autorité réelle, sinon avouée. Il avait été reçu en ami, avec toutes sortes de
démonstrations bienveillantes ; lorsque tout à coup, sans que lui ou ses
compagnons se fussent rendus coupables d’aucun crime, il découvre qu’ils
allaient être les victimes d’un lâche guet-apens, qu’ils étaient sur une mine
qui, d’un moment à l’autre, pouvait faire explosion et les ensevelir tous sous
ses ruines. Le soin de sa sûreté ne lui laissait, ainsi qu’il le jugea avec
raison, d’autre alternative que celle de devancer ses ennemis. Le châtiment
qu’il leur infligea fut excessif, il est vrai ; le même but aurait pu être
atteint en dirigeant le coup contre les chefs coupables, au lieu de le faire
tomber sur la multitude ignorante, qui n’avait fait qu’obéir aux ordres de ses
maîtres. Mais quand la crainte, en possession du pouvoir, en a-t-elle jamais
usé avec modération ? Quand les passions d’une soldatesque enflammée par
le désir de la vengeance ont-elles pu être contenues et dirigées, au moment où
elles éclatent dans toute leur fureur ?
Nous porterons peut-être un
jugement plus impartial sur la conduite des conquérants en la comparant à celle
de nos propres contemporains dans des circonstances à peu près analogues. Le
massacre de Cholula s’efface devant les atrocités commises sur les descendants
de ces mêmes Espagnols, dans la guerre de la Péninsule, par les nations les
plus policées de notre époque ; par les Anglais à Badajoz, par
exemple ; à Tarragone et en cent autres lieux par les Français. L’inutile
boucherie des habitants, le sac de leurs propriétés, et par-dessus tout ces
outrages plus cruels que la mort, dont les femmes furent exemptes à Cholula,
présentent une masse d’excès tout aussi hideux que ceux qui sont imputés aux
Espagnols, et dépourvus de la même excuse d’un courroux bien légitime, dépourvus,
disons-le, de toute autre excuse que celle que l’on chercherait vainement dans
une brave et patriotique résistance.
Loin de moi la pensée de vouloir
justifier les actes de cruauté commis par les conquérants du Mexique. Que le
sang qu’ils ont versé reste sur leurs têtes ! C’était une race de fer, des
hommes qui avaient engagé dans cette cause leur fortune et leur vie :
insensibles eux-mêmes aux fatigues, aux périls, aux souffrances, il devait leur
rester dans le cœur peu de sympathie pour leurs malheureux ennemis. Mais,
encore une fois, pour les bien juger, il ne faut pas les juger à la lumière de
notre siècle. Il faut, ainsi que nous l’avons dit plus haut, remonter au leur,
et nous placer au point de vue de la civilisation de leur époque. C’est de cette
manière seulement que nous parviendrons à former une appréciation exacte des
générations passées. Montrons-leur la même justice que nous aurons à demander à
la postérité, lorsqu’elle portera le flambeau d’une civilisation plus avancée
sur certains passages obscurs de notre histoire, qui arrêtent à peine l’œil du
contemporain.
Mais de quelque manière que l’on
envisage, du point de vue de la morale, le massacre de Cholula, on ne saurait
avoir qu’une opinion sur ses résultats politiques. Les peuples de l’Anahuac
avaient vu, avec une admiration mêlée de respect, cette petite troupe de
guerriers chrétiens s’avancer d’un pas ferme sur le plateau, malgré tous les
obstacles opposés à sa marche, culbutant une armée après l’autre et, en
apparence, avec autant de facilité que le fier navire qui fend de sa proue
dédaigneuse les flots irrités, ou plutôt comme la lave qui, s’épandant de leurs
volcans, poursuit son cours, sans se laisser arrêter par les rochers, les
arbres, les édifices qu’elle brise, qu’elle entraine avec elle et consume de
ses feux. La valeur des Espagnols, « les dieux blancs » (los dioses blancos) comme on les
appelait souvent « les fit croire invincibles » (Camargo). Mais ce
fut seulement après leur arrivée à Cholula que les Indiens apprirent combien
leur vengeance était terrible – et ils tremblèrent.
C'est souvent ce que je dis ou écris, ne jugeons pas derrière nos ordinateurs avec nôtre mentalité d'homme moderne.
RépondreSupprimerCe qui était civilisation hier devient barbarie aujourd'hui, ce qui est civilisation de nos jours sera barbarie demain.
Prescott n'est pas relativiste, mais effectivement il nous met utilement en garde contre les jugements hâtifs, et surtout contre le fait de plaquer nos catégories morales sur les évènements passés. Peut-être ces catégories morales auraient-elles elles-mêmes besoin d'être examinées.
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