Battues une première fois à Grandson par les Suisses, le 2 mars 1476,
les troupes du duc de Bourgogne, Charles
de Valois-Bourgogne dit Charles
le Téméraire, sont écrasées l’année suivante à Morat, le 22 juin 1477. Cette
défaite amorce le délitement du duché de Bourgogne. Les provinces de Charles le
téméraire refusent les contributions en hommes et en argent qu’il leur demande
pour reconstituer son armée. Le roi de France, Louis XI, encourage les révoltes
en sous-main, finance les confédérés Suisses et Alsacien pour qu’ils se battent
à sa place et aide René II, le duc de Lorraine, à reprendre Nancy, conquise par
les Bourguignons en 1475.
Pour Charles le téméraire, qui
n’a jamais su ni négocier, ni reculer, ni temporiser, c’est le début de la fin.
Le malheureux eut le temps de
rouler tout cela, deux mois durant qu’il resta près de Joux, dans un triste château
du Jura. Il formait un camp, et il n’y venait personne, à peine quelques
recrues. Ce qui venait, et coup sur coup, c’étaient les mauvaises
nouvelles ; tel allié avait tourné, tel serviteur désobéi, une ville de
Lorraine s’était rendue, et le lendemain une autre... A tout cela il ne disait
rien ; il ne voyait personne, il restait enfermé. Il lui eut fait grand
bien, dit Comines, de parler, « de monstrer sa douleur devant l’espécial
amy ». Quel ami ? Le caractère de l’homme n’en comportait guère, et
une telle position le comporte rarement ; on fait trop peur pour être
aimé.
Il fut probablement devenu fol de
chagrin (il y avait eu beaucoup de fols dans sa famille), si l’excès même du
chagrin et de la colère ne l’avait relancé. Il lui revint de tous côtés qu’on
agissait déjà comme s’il était mort. Le
roi, qui jusque-là l’avait tant ménagé, fit enlever dans ses terres, dans son
château de Rouvre, la duchesse de Savoie. Il conseillait aux Suisses d’envahir
la Bourgogne ; lui, il se chargeait de la Flandre. Il donnait de l’argent
à René, qui peu à peu reprenait la Lorraine. Ce dernier point était celui que
le duc avait le plus à cœur ; la Lorraine était le lien de toutes ses
provinces, le centre naturel de l’empire bourguignon ; il avait, dit-on,
désigné Nancy pour capitale.
Il partit dès qu’il eut une
petite troupe, et il arriva encore trop tard (22 octobre), trois jours après
que René eut repris Nancy. Repris, mais non approvisionné, en sorte qu’il y
avait à parier qu’avant que René trouvât de l’argent, louât des Suisses, formât
une armée, Nancy serait réduit.
(...)
L’hiver, cette année-là, fut
terrible, un hiver de Moscou. Le duc éprouva (en petit) les désastres de la
fameuse retraite. Quatre cents hommes gelèrent dans la seule nuit de Noël,
beaucoup perdirent les pieds et les mains (avec cela point de paye, mais des
paroles dures, des châtiments terribles. Un capitaine avait dit :
« Puisqu’il aime tant la guerre, je voudrais le mettre au canon, et le
tirer dans Nancy. » Le duc l’appris, et le fit pendre). Les chevaux
crevaient ; le peu qui restait était malade et languissant. Et cependant
comment quitter le siège, lorsque d’un jour à l’autre tout pouvait finir, lorsqu’un
Gascon échappé de la place annonçait que l’on avait mangé tous les chevaux,
qu’on en était aux chiens et aux chats ?
La ville était au duc, s’il en
gardait bien les entours, si personne n’y pénétrait. Quelques gentilshommes
étant parvenus à s’y jeter, il entra dans une grande colère, et en fit pendre
un qu’on avait pris ; il soutenait que « dès qu’un prince a mis son
siège devant une place, quiconque passe ses lignes est digne de mort ». Ce
pauvre gentilhomme, tout près de la potence, déclara qu’il avait une grande
chose à dire au duc, un secret qui touchait sa personne. Le duc chargea son
factotum Campobasso de savoir ce qu’il voulait ; il voulait justement lui
révéler toutes les trahisons de Campobasso. Celui-ci le fit dépêcher.
Ce Napolitain, qui ne servait que
pour de l’argent, et qui depuis longtemps n’était pas payé, cherchait un maître
à qui il put vendre le sien. Il s’était offert au duc de Bretagne, dont il
prétendait être un peu parent ; puis au roi [Louis XI], il se faisait fort
de lui tuer le duc de Bourgogne ; le roi en avertit le duc, qui n’en crut
rien. Campobasso, enfin, qui autrefois avait servi en Italie les ducs de
Lorraine, et qui, au défaut d’argent, avait reçu d’eux une place, celle de
Commerci, laissa le duc et passa au jeune René, sur la promesse de qui Commerci
lui serait rendu (1er janvier 1477).
René, avec ce qu’il avait ramassé
de Lorrains, de Français, avait près de vingt mille hommes, et il savait par
Campobasso que le duc n’en avait pas quatre mille en état de combattre. Les
Bourguignons entre eux décidèrent qu’il fallait l’avertir de ce petit nombre.
Personne n’osait lui parler. Il était presque toujours enfermé dans sa tente,
lisant ou faisant semblant de lire. M. de Chimai, qui se dévoua et se fit
ouvrir, le trouva couché tout vêtu sur un lit, et n’en tira qu’une
parole : « S’il le faut, je combattrai seul. » Le roi de
Portugal, qui vint le voir, était parti sans obtenir davantage.
On lui parlait comme à un vivant,
mais il était mort...
La Comté négociait sans lui, la
Flandre gardait sa fille en otage ; la Hollande, sur le bruit de sa mort
qui se répandit chassa ses receveurs (fin décembre)... Le terme fatal était
arrivé. Ce qui lui restait de mieux à faire, s’il ne voulait pas aller demander
pardon à ses sujets, c’était de se faire tuer à l’assaut ou d’essayer si la
petite bande, très éprouvée, qui lui restait, ne pourrait pas passer sur le
corps à toutes les troupes que René amenait. Il avait de l’artillerie, et René
n’en avait pas (ou fort peu). Il avait peu d’hommes, mais c’étaient vraiment
les siens, des seigneurs et des gentilshommes pleins d’honneur, d’anciens
serviteurs, très résignés à périr avec lui.
Le samedi soir, il tenta un
dernier assaut que les affamés de Nancy repoussèrent, forts qu’ils étaient
d’espoirs, et de voir déjà sur les tours de Saint-Nicolas les joyeux signaux de
la délivrance. Le lendemain, par une grosse neige, le duc quitta son camp en
silence, et s’en alla au devant, comptant fermer la route avec son artillerie.
Il n’avait pas lui-même beaucoup d’espérance ; comme il mettait son
casque, le cimier tomba de lui-même : « Hoc est signum Dei »,
dit-il. Et il monta sur son grand cheval noir.
Un personnage fascinant, malgré tout, que ce Grand Duc d'Occident. Un rescapé des temps chevaleresques, né à la mauvaise époque. Grand mécène de la matière de France, d'ailleurs.
RépondreSupprimerOui, tout à fait. Il avait des qualités, et les défauts de ses qualités. Ce sont eux qui l'ont perdu d'ailleurs.
SupprimerJe serait tenté de dire que c'est un excellent représentant du tempérament féodal, mais en même temps c'est un type humain que vous retrouvez à toutes les époques.
Voyez par exemple le Coriolan de Shakespeare.
C'est un type humain que l'on retrouve ailleurs, assurément, mais je me demande s'il n'y a pas là quelque chose qui a été typique du rapport des Français à la chose militaire. Depuis les Francs et les Gaulois, nous avons eu l'idée fortement ancrée que, sur le champ de bataille, le panache, l'héroïsme personnel et la prouesse individuelle étaient de grande valeur, plus peut-être que la stratégie, et que de toute façon la défaite pouvait être glorieuse lorsqu'elle était courageusement subie.
SupprimerC'est une façon de penser qui n'est pas dépourvue de mérite, mais si en littérature, ça donne la Chanson de Roland, dans la vraie vie ça donne Azincourt. C'est triste. Nos aïeux auraient tant aimé que l'héroïsme l'emporte sur la froide est cynique réalité, que les comportements chevaleresques triomphent dans la vie comme ils le font dans les épopées ! Nous avons été une nation de Don Quichottes. Mais je vous avoue que je n'ai jamais vraiment pu rire de Don Quichotte, ni des vaincus d'Azincourt.
Et on ne me refera plus, je suis trop âgé.
Oui, sans doute. L'amour du panache et la préférence pour la défaite honorable par rapport à la victoire calculatrice a pendant longtemps été un trait du caractère français. Peut-être même en reste-t-il quelque chose aujourd'hui.
SupprimerEn même temps, ne forçons pas non plus le trait. La France a une des traditions militaires les plus glorieuses de l'Occident, et s'il y a eu Azincourt et Pavie (ou la défaite de 1940), il y a eu aussi beaucoup de superbes victoires.
Fort heureusement nous avons souvent su combiner notre amour du panache avec l'intelligence et la prudence politique.
Par ailleurs, si les vices de notre époque peuvent nous pousser à admirer les caractères des temps passés, veillons aussi à ne pas exagérer leurs mérites. Le tempérament "chevaleresque" d'un Charles le Téméraire est problématique à plus d'un titre.
Je n'ai pas le temps de développer ce genre de considérations, mais je dirais, pour paraphraser Tocqueville : je pense qu’il n’est pas de principe si bon dont on puisse admettre comme bonnes toutes les conséquences et je crois que le courage doit être une vertu raisonnée, non un goût irréfléchi. Compris dans un autre sens il est encore un instinct sublime, mais il ne mérite plus à mes yeux le nom de vertu.
Bon, je vais essayer d' être à la hauteur des nobles commentateurs de ce blog de haute tenue.
RépondreSupprimerVoilà, j' ai mon faux derche maintenant je vais pouvoir être comme d' habitude, une peste.
Charles le Téméraire fut certainement le dernier grand prince d' Occident à pouvoir tenir tête aux rois des pays naissant mais pas le dernier chevalier, Bayard et François 1er étaient de la même mouture, éduqués dans les principes de l' honneur chevaleresque.
Les armées de Charles étaient composées de mercenaires chèrement payés et de soldats bourguignons issus des lances médiévales que devaient fournir chaque seigneurs à son suzerain, cavaliers,archers et coustilliers qui bien souvent n'avaient que peu l' habitude de combattre ensemble.
Les guerriers étaient engagés pour la durée d'une campagne qu'ils soient sujets d' un seigneur ou mercenaires, il n' y avait pas d'armée régulière enfin tel qu'on l'entend de nos jours. Le roi convoquait le ban et l'arrière ban pour toute guerre.
Même si les armées du Grand Prince d'Occident comptaient des canons, ils étaient encore lents à charger et les armes à feu portative, les haquebutes étaient encore peu utilisées et souvent très lourdes, l’essentiel des combats se faisaient encore à l'arme blanche, épée, hachen lance et hallebarde.
Les charges de cavalerie lourde représentées par les "Fers vêtus" étaient le summum de l'art guerrier même si par le passé, les boucheries comme Azincourt, Courtrai avaient su démontrées qu' elles n'étaient pas synonyme de victoire mais quand on est éduqué dans les chansons de geste et de l' amour courtois, il est difficile d' accepter de voir son monde changer.
On peut se demander pourquoi, les français ont toujours préféré la beauté du geste à l'efficacité lors de batailles.
On retrouve ce symptôme encore loin dans l'histoire avec la charge des cuirassiers dits de Reichshoffen ou encore celle des chasseurs d' Afrique à la bataille de Sedan qui fait même s'exclamer le Roi de Prusse " Ah, les braves gens ! » (en allemand, Ach ! Die tapferen Leute)".
La dernière fois où les armées françaises combattirent de façon identique que les chevaleirs du moyen âge fut la bataille d'Abbeville où les régiments blindés furent sacrifiés inutilement et pourtant, c'était un certain Colonel De Gaulle qui les commandait.
Mais comme disait François 1er après le désastre de Pavie: "Tout est perdu, for l'honneur".
Pourtant, ce dernier avait infligé la 1ére défaite aux fantassins suisses lors le vitoire de Marigna grâce à ses canons et aux charges successives de sa cavalerie lourde représentée ici pas sa Gendarmerie qui n'est pas l'ancêtre de pandores actuels.
Les armées françaises infligèrent une lourde défaite à une infanterie redoutable les " Tercios" semblables à des tours qui ne tombaient jamais, ce fut Rocroi en 1643 et là aussi la cavalerie eut sa part de gloire.
Désolè pour la longueur du texte.
Mais non, mais non. Merci pour ce rappel historique.
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