Un
des principaux intérêts de L’histoire du
déclin et de la chute de l’empire romain, le monumental ouvrage d’Edward
Gibbon, est sa description des débuts de l’expansion du christianisme au sein
de l’empire romain.
Certes,
ces chapitres de son livre sont ceux qui ont suscité le plus de controverses,
et non sans raisons. Derrière un apparent respect, la peinture que fait Gibbon
de l’Eglise des premiers siècles après la mort du Christ est hautement ironique
et subtilement impie – tout à fait dans la lignée des écrits d’un David Hume ou
d’un Adam Smith.
Pourtant
nous aurions tort de négliger ce qu’écrit Gibbon sur ce point. D’abord Gibbon
est un historien de toute première force, dont l’érudition et la connaissance
des sources relatives à son sujet n’ont peut-être jamais été égalées, et il n’est
guère possible de nier le caractère factuellement exact de ce qu’il rapporte,
même si son interprétation peut parfois être sujette à discussion. Ensuite
Gibbon est bien loin d’être le seul à avoir porté un diagnostic de ce genre sur
le christianisme naissant. Celsus, l’un des premiers philosophes païens connu
pour avoir critiqué publiquement les adeptes du christianisme, disait par
exemple que si les chrétiens étaient cohérents, ils devraient tous se retirer
dans le désert et mourir sans descendance.
Il
existe incontestablement, au sein du christianisme, une tendance à l’ascétisme
extrême et au mépris total des choses de ce monde, y compris bien entendu le
mépris ou l’oubli des nécessités de la politique – ce qui peut avoir les plus
graves conséquences. Cette tendance était très discernable dans l’Eglise des
premiers siècles, et elle n’a jamais totalement disparu.
Fort
heureusement, le christianisme porte aussi en son sein une partie des remèdes à
ses propres maux, notamment dans sa capacité à accepter et intégrer ce qui n’est
pas lui. C’est ainsi que, bon an mal an, l’Eglise a su nouer une alliance avec
la philosophie classique et l’art romain de la jurisprudence et de l’administration
pour faire face à ses responsabilités grandissantes.
Mais
c’est là une toute autre histoire.
« Dans les caractères les
plus vertueux et les plus honnêtes, il est facile de démêler deux penchants
bien naturels : l’amour du plaisir et l’amour de l’action. Si l’amour du
plaisir est épuré par l’art et par la science, s’il est embelli par les charmes
de la société, et qu’il soit modifié par les justes égards qu’exigent la
prudence, la santé et la réputation, il produit la plus grande partie du
bonheur que l’homme goûte dans la vie privée. L’amour de l’action est un
principe d’une espèce plus forte, et dont les effets ne sont pas si
certains ; souvent il mène à la colère, à l’ambition, à la
vengeance ; mais lorsqu’il est dirigé par un sentiment d’honnêteté et de
bienfaisance, il enfante toutes les vertus ; et si ces vertus sont
accompagnées de talents capables de les développer, une famille, un Etat ou un
empire devra sa sûreté et sa prospérité au courage infatigable d’un seul homme.
Nous pouvons donc attribuer à l’amour du plaisir la plupart des qualités
aimables, à l’amour de l’action la plupart des qualités respectables et utiles.
Un caractère sur lequel ces deux puissants mobiles agiraient de concert et dans
une juste proportion semblerait constituer l’idée la plus parfaite de la nature
humaine. L’âme insensible et inactive que l’on ne supposerait dirigée par aucun
de ces deux principes serait unanimement rejetée de la société, comme incapable
de procurer aucun bonheur à l’individu, ou aucun avantage public au monde. Mais
ce n’était pas dans ce monde que les premiers chrétiens désiraient de se rendre
agréables ou utiles.
L’homme dont l’esprit a été
cultivé par l’éducation peut, dans ses moments de loisir, acquérir de nouvelles
connaissances, exercer sa raison ou son imagination, et se livrer sans défiance
à tout l’abandon d’une conversation agréable. Les pères [de l’Eglise] cependant
avaient en horreur des occupations si contraires à la sévérité de leur
conduite, ou ils ne les permettaient qu’avec la plus grande réserve. Ils
méprisaient toutes les connaissances qu’ils jugeaient inutiles à l’œuvre du
salut, et les discours frivoles leur paraissaient un abus criminel du don de la
parole. Dans notre mode d’existence actuel, le corps est si étroitement uni
avec l’âme, qu’il est de notre intérêt de jouir avec innocence et avec
modération des plaisirs que peut goûter ce fidèle compagnon. Nos dévots
prédécesseurs raisonnaient bien différemment : aspirant orgueilleusement à
la perfection des anges, ils dédaignaient ou affectaient de dédaigner toute
espèce de délices terrestres et corporelles.
Nos sens servent à la vérité, les
uns à notre conservation, les autres à notre subsistance, et il en est qui nous
ont été donnés pour nous instruire : il était donc impossible d’en
condamner l’usage ; mais l’abus commençait avec la première sensation du
plaisir. Le candidat qui aspirait au ciel, se dépouillant de toute sensibilité,
apprenait non seulement à résister aux attraits grossiers du goût et de
l’odorat, mais encore à fermer l’oreille à la profane harmonie des sons et à
contempler avec indifférence les productions les plus achevées de l’industrie
humaine. Des habits élégants, de superbes maisons, des meubles magnifiques
étaient supposés réunir le double crime de l’orgueil et de la sensualité. Un
extérieur simple, un air mortifié, convenait mieux au fidèle, qui, certain de ses
péchés, doutait de son salut. En condamnant le luxe, les pères sont extrêmement
minutieux, entrent dans les plus petits détails. Parmi les divers articles qui
excitent la pieuse indignation, on peut compter les faux cheveux, les habits de
toute espèce de couleur, excepté le blanc, les instruments de musique, les
vases d’or et d’argent, les oreillers de duvet (puisque Jacob reposa sa tête
sur une pierre), du pain blanc, des vins étrangers, les salutations publiques,
l’usage des bains chauds, et celui de se faire la barbe, pratique qui, selon
l’expression de Tertullien, est un mensonge contre notre propre face, et une
tentative impie pour perfectionner les ouvrages du Créateur. Lorsque le
christianisme s’introduisit dans le monde opulent et élégant, l’observation de
ces lois singulières fut laissée, comme elle le serait à présent, à un petit
nombre de gens qui ambitionnaient une sainteté supérieure. C’est un mérite
facile autant qu’agréable pour les derniers rangs de la société, que de
mépriser la pompe et les plaisirs placés par la fortune au-dessus de leur
portée. La vertu des premiers chrétiens, semblable à celle des premiers
citoyens de la république romaine fut très souvent gardée par leur pauvreté et
leur ignorance.
La chasteté sévère des pères,
dans tout ce qui avait rapport au commerce des deux sexes, venait du même
principe, de leur horreur pour toutes les voluptés qui pouvaient satisfaire les
appétits sensuels de l’homme, et dégrader sa nature spirituelle. Ils aimaient à
croire que, si Adam eut persévéré dans son obéissance au Créateur, il aurait
toujours vécu dans un état de pureté virginale, et qu’alors quelque mode de
végétation, exempt d’impureté, aurait peuplé le paradis d’êtres innocents et
immortels. L’usage du mariage fut permis, après sa chute, à sa postérité,
seulement comme un expédient nécessaire pour perpétuer l’espèce humaine, et
comme un frein, toutefois imparfait, contre la licence naturelle de nos désirs.
L’embarras des casuistes orthodoxes sur ce sujet intéressant décèle la perplexité
d’un législateur qui ne voudrait point approuver une institution qu’il est
forcé de tolérer. L’énumération des lois bizarres et minutieuses dont ils
avaient entouré le lit nuptial arracherait un sourire au jeune époux, et ferait
rougir la vierge modeste. Ils prétendaient unanimement qu’un premier engagement
suffisait à remplir toutes les fins de la nature et de la société. Le lien
sensuel du mariage, épuré par la ressemblance qu’on y voulait trouver avec
l’union mystique de Jésus-Christ et de son Eglise, fut déclaré ne pouvoir être
dissous ni par le divorce ni par la mort. Un second mariage fut flétri du nom
d’adultère légal, et les chrétiens coupables d’une offense si scandaleuse
contre la pureté évangélique furent bientôt exclus des honneurs et même des
aumônes de l’Eglise.
Dès que le désir eut été
interprété comme un crime, et le mariage toléré comme une faiblesse, selon les
mêmes principes, le célibat dut être considéré comme l’état qui approchait le
plus de la perfection divine. C’était avec la plus grande difficulté que
l’ancienne Rome avait pu soutenir l’institution de six vestales [Note de Gibbon :
Malgré les honneurs et les récompenses
que l’on accordait à ces vierges, il était très difficile d’en trouver un
nombre suffisant ; et la crainte de la mort la plus horrible ne pouvait
pas toujours réprimer leur incontinence]. L’Eglise primitive se trouva tout
à coup remplie d’une foule de personnes de l’un et l’autre sexe, qui se
dévouaient à une chasteté perpétuelle. Un petit nombre, parmi lesquels nous
pouvons compter le savant Origène, jugèrent plus prudent de désarmer le
tentateur [Note de Gibbon : Avant
que la réputation d’Origène eût excité l’envie et la persécution, cette action
extraordinaire fut plutôt admirée que blâmée. Comme c’était en général son
usage d’allégoriser l’Ecriture, il est malheureux que, dans cette occasion
seulement, il ait pris le sens littéral]. Quelques-uns se montraient
insensibles, d’autres invincibles aux attaques de la chair. Dédaignant une
fuite ignominieuse, les vierges nées sous le climat brûlant de l’Afrique ne craignaient
pas de se mesurer avec l’ennemi, et de braver les plus grands dangers ;
elles permettaient aux diacres et aux prêtres de partager leur lit, et elles se
glorifiaient d’une vertu qui échappait à tous les feux de l’impureté. Mais la
nature insultée revendiquait souvent ses droits, et cette nouvelle espèce de
martyre ne servit qu’à introduire un nouveau scandale dans l’Eglise. Parmi les
chrétiens ascétiques (nom qu’ils tirèrent bientôt de ces pénibles exercices),
plusieurs, moins présomptueux, obtinrent probablement plus de succès. L’orgueil
spirituel suppléait aux plaisirs sensuels, et en compensait la perte. La
multitude même des païens se trouvait disposé à apprécier le mérite du
sacrifice par sa difficulté apparente ; et c’est pour célébrer les louanges
des chastes épouses de Jésus-Christ que les pères ont versé les flots impétueux
d’une éloquence un peu confuse. Telles sont les premières traces des principes
et des institutions de la vie monastique, principes qui, dans les siècles
suivants, ont contrebalancé les avantages temporels du christianisme.
Les chrétiens ne fuyaient pas
moins les affaires que les plaisirs de ce monde. Ils ne savaient comment
concilier la défense de nos personnes et de nos propriétés avec la doctrine
patiente qui prescrit le pardon illimité des injures reçues, et qui ordonne de
rechercher de nouvelles insultes. Leur simplicité s’offensait de l’usage des
serments, de la pompe de la magistrature, et de l’activité des débats dont se
compose la vie publique. Humains et ignorants, ils ne pouvaient se persuader
qu’il fût légitimement permis de verser, par le glaive de la justice ou par
l’épée de la guerre, le sang de ses semblables, même lorsque les forfaits des
scélérats ou les attaques de l’ennemi menaçaient la paix et la sûreté de toute
la société. On reconnaissait que parmi les Juifs, sous une loi moins parfaite,
des prophètes inspirés et des rois qui avaient reçu l’onction sacrée avaient,
avec l’approbation divine, exercé tous les pouvoirs que leur donnait la
constitution de leur pays. Les chrétiens sentaient et avouaient que de
pareilles institutions pouvaient être nécessaires dans le système présent du
monde, et ils se soumettaient sans répugnance à l’autorité d’un maître
idolâtre. Mais en inculquant des maximes d’obéissance passive, ils refusaient
de prendre part à l’administration civile ou à la défense militaire de
l’empire. On pouvait avoir quelque indulgence pour ceux qui, avant leur
conversion, s’étaient déjà trouvés engagés dans ces occupations violentes et
sanguinaires ; mais les chrétiens, à moins de renoncer à l’exercice d’un
devoir plus sacré, ne pouvaient se soumettre aux fonctions de soldats, de
magistrats ou de princes. Cette indifférence indolente ou même criminelle pour
le bien public les exposait au mépris et aux reproches de païens. On demandait
aux partisans de la nouvelle secte quel serait le destin de l’empire, assailli
par les barbares, si tous les sujets adoptaient des sentiments si pusillanimes.
A cette question insultante les apologistes du christianisme répondaient en
mots obscurs et équivoques. Tranquilles dans l’attente qu’avant la conversion
totale du genre humain, la guerre, le gouvernement, l’empire romain, le monde
lui-même, ne seraient plus, ils ne voulaient pas révéler aux idolâtres cette
cause secrète de leur sécurité. On peut encore observer ici que la situation
des premiers chrétiens se rapportait fort heureusement à leurs scrupules
religieux, et que leur aversion pour une vie active contribua plutôt à les
détourner de servir l’Etat ou l’armée, qu’à les exclure des honneurs civils et
militaires. »
Je ne sais pas si c'est auteur ou un autre qui écrivit que la fin de l'empire romain était du du nombre de plus en plus important de barbares dans les légions romaines en tant que légionnaires et non comme troupes auxiliaires comme purent l'être les cataphractes parthes ou les frondeurs des îles Baléares.
RépondreSupprimerEffectivement, c'est une des raisons. Quoique l'on puisse aussi bien la considérer comme une conséquence que comme une cause. Les légions ont été de plus en plus composées de barbares parce que les Romains ont peu à peu perdu leurs vertus martiales.
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